- Un parfum de femme
Une maison. Une grande maison. Avec des escaliers. Beaucoup d’escaliers. Beaux et larges. Doux et vastes,,,et qui tourbillonnent. L’entrée aussi est impressionnante. Un hall plein, trop plein, de sculptures, de glaces, de lampadaires, de tentures…. Aux murs pendent des appliques cristallines et qui tintent dans son crâne. Un crâne comme creux.
Une impression d’encombrement, de bouillonnement, d’étouffement. Trop d’objets, trop de meubles, trop de trop. Le tout est bien rangé, net, luxuriant et luxueux…Et puis ce parfum de femme qui couvre tout d'un voile épais .
Il connait. Il reconnait. Un sentiment de déjà vu, de familiarité même. Les objets dans leur disposition donnent l’impression d’être vivants, de respirer en lui, de l’habiter, de le regarder, de faire corps avec lui, de visiter son passé.
Pourtant, pourtant, il n’a jamais mis les pieds dans cette maison, dans cette rue, dans cette ville.
Comment se fait-il ?
Pourquoi se trouve-t-il là ? Dans quel but ? Et pourquoi ce parfum persistant , dans les narines, dans la peau, dans les yeux..
Cette demeure lui donne des frissons. On dirait qu’elle est faite de mille bras qui l’enserrent..de l’intérieur.
Puis, puis, il y a cette femme. Jeune, jolie, élancée, taquine et souriante. Elle semble le narguer. Elle marche, ou plutôt, glisse, doucement, imperceptiblement. Il la connait. C’est son épouse. Ou plutôt, c’était. Où est-elle maintenant ? Elle semble faire partie de ces meubles. Bien intégrée dans cette ambiance enrobée de passé, d’une mémoire qui parait improvisée. Lui, il l’aimait. Et même beaucoup, beaucoup trop. Elle n’est plus là. Il croit l’avoir étouffée. Pour quelle raison ? A force d’amour peut-être? Elle s'est libérée de ce carcan mièvre et luxuriant des maison des grand-parents..
Il faut qu’il se réveille, qu’il reprenne conscience. Des hallucinations. Il est blessé. Un coup à la tête. Il est tombé et a heurté le trottoir. Il ne se rappelle pas bien ce qu’il a fait avant.
Il reprend ses esprits. Plus de maison, plus de meubles, plus de femme , plus de parfum. Il a froid. Un bon signe pour lui . Cela lui permet de se ressentir dans son corps, de se ressaisir du monde. La nuit, mais une nuit qui le rassure. La pluie, une pluie incessante qui tambourine de partout.
Il se lève difficilement. Prend appui sur le mur. Une douleur lancinante à la tête. Il a du mal à ouvrir les yeux. Il avance lentement, péniblement. Il voudrait trouver un abri. Il continue à marcher. Les choses prennent forme. L’univers se structure petit-à-petit. Il titube, risque de tomber, heurte quelque chose et tombe, puis se relève et continue, en zigzag, trainant ses pas comme par derrière.
Une porte. Un heurtoir métallique. Il le soulève puis le lâche. Un heurtoir en forme de main, avec une bague. Il lui semble revoir la sculpture minuscule sur la bague. Du déjà vu . Il reprend la main de cuivre puis la relâche. Plusieurs fois de suite, comme une prière.
On ouvre. Une femme. Petite. Trapue. Presque sans visage. Elle le fait entrer. Une maison simple , un petit studio, presque vide . La femme le tient par le bras . Un vrai ange gardien. Elle se donne beaucoup de mal pour le mettre à l’aise, le soigne, lui procure des vêtements secs, l’aide à s'assoir près du feu, et le fait manger une soupe bien chaude. Un sentiment de bien-être l’envahit. Plus de frissons, plus de tressaillements, plus de douleurs.
Elle l’installe dans un grand lit et s’éclipse sans dire un mot.
Un long sommeil. Un beau sommeil réparateur.
Le lendemain, il se lève en pleine forme, s’étire, ouvre la fenêtre. Il lui semble poursuivre les gestes automatiques de la veille. Cependant, le soleil le ranime. Tout brille. La pluie a tout nettoyé. Un monde nouveau. Une naissance. Des scintillements partout, partout. Sur les toits, sur les feuilles, les murs, les trottoirs, les fils électriques, les bords et les rebords, et même sur les becs des oiseaux. Un air de magie tranquille.
Il s’habille et va remercier son hôtesse, cette valeureuse inconnue qui a tant fait pour lui. Il passera la journée à explorer cette nouvelle ville.
__Non, non, ne me remercie surtout pas. Voyons, c’est tout naturel !!
Il insiste un peu puis, en voulant franchir le seuil, il se retourne, pour un dernier coucou de reconnaissance et il s’entend dire comme un automate:
__ Mais, dis-moi, où est Amira ?
__ Amira ? Tu me demandes ça à moi ? Comment peux-tu ? Amira ? Tu oublies qu'elle est morte sous la pluie...Par ta faute ... Il y a plusieurs années de la ???
Il ne prononce mot et porte sa main à sa tête, et son regard s’enfonce profondément en lui comme se demandant : à quels moments la réalité lui échappe et quelle réalité .
Va-t-il retomber dans ses hallucinations d'hier . Il sent que" hier", le grand "hier", est comme une haie, un barrage invisible entre lui et lui ? Et puis ce "hier", c'est combien de jours, de mois, d'années ?
Une chose est sûre, il n'a jamais tué personne .
Amira, est-ce un pronom de femme , ou de chatte ? Et d'un coup un parfum remonte dans son corps et le submerge . Sa femme aimait son chat et l'enduisait de son propre parfum en disant :
__ Ainsi, ma petite chérie parfumera tout sur son passage .
Naima Benabdelali - Abdelahad Idrissi Kaïtouni Joli texte, plume alerte, style dépouillé, ce qu’il faut pour se réconcilier avec la lecture. Je me suis surpris à voyager en moi-même sans y être préparé. Merci !
- Sayd Sayyoud Merci pour ce beau texte , Naima ..
- Driss Hamri Ah ,si seulement j'aurais toujours cette chance inouïe de lire chaque soir, tes recits pour revoir pendant mes rêves nocturnes,tes personnages se confondre dans le labirynthe de mes songes avec ceux qui au gré d'une nuit sans fin,me font sursauter tantôt de frayeur indescriptble ,tantôt d'une joie extasique..presque orgastique.
mercredi 26 février 2020
Un parfum de femme
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