mardi 24 février 2015

Myriam et les souris





Myriam et les souris


Ma copine d’enfance s’appelait Myriam. J’ai passé toute ma scolarité primaire à ses côtés. Du chemin de l’école aux bancs, et des bancs aux chemins. Elle habitait un peu plus loin que moi. Lorsqu’on arrivait chez moi, je la raccompagnais jusqu’à chez. Et là, elle me raccompagnait chez moi. Nous faisions la navette encore et encore, en bavardant, en gesticulant, en sautillant, en jouant …  On riait beaucoup. On s’adossait souvent à un vieux mur fait de grosses pierres, de lierres et de terre rouge. C’était notre mur. Un point de repère.
J’aimais énormément son nom et je ne ratais aucune occasion de le murmurer.  Myriam par-ci, Myriam par-là. Je lui disais souvent :
_ Myriam, je vais te dire quelque chose. Myriam, je vais te dire quelque chose, ….
Elle savait alors que j’allais lui révéler le secret du monde. Elle prenait une position d’écoute attentive, caressait sa natte, qu’elle avait à côté de la joue gauche et me regardait  derrière ses beaux cils qui rognaient sur ses yeux.  Il faut croire que ces secrets étaient bien rigolos. Elle éclatait d’un grand rire. Elle ne croyait certainement pas ce que je lui racontais mais elle aimait ça. Et les grands secrets du monde, j’en avais à revendre. Je les puisais dans le vieux mur, peut-être. Nous étions crédules, sans l’être vraiment, mais cela nous amusait de partager nos fabulations et de reconstruire chaque jour un univers tout neuf.

 Tout cela, on le faisait sans décision préalable,  sans aucun débat. Et puis, on se séparait, à un moment donné, sans même nous en rendre compte. Le lendemain, elle passait me prendre.

En classe, on s’asseyait au dernier rang. On sortait le cahier du jour, notre cahier à nous, un cahier spécial. On l’appelait «  Al halaba », parce que c’était notre terrain de jeu où se confrontaient les titans, c’est-à-dire nous deux, championnes du jeu de morpions .Un cahier rempli de croix, de ronds et de traits les réunissant. On arrivait jusqu’à aligner neuf, parfois onze croix ou ronds. On en a garni, des cahiers et des cahiers,,,pendant que le professeur chantonnait son cours qui nous parvenait comme une musique de fond, un ronronnement de chat.

Personne ne nous avait jamais surprises. Le danger ne venait pas de là, mais du fait que ma copine n’arrivait pas à décrocher « des notes sécurité ». Pour nous c’était des notes qui nous mettaient à l’abri de la mauvaise tête des grands. Moi, au contraire, par la grâce de la Baraka, j’avais de bons résultats. Alors comment faire ? Comment arriver à faire tomber la Baraka sur la tête de ma copine ?
On avait beaucoup réfléchi à ça le long de notre trajet. Quand il y avait une idée en l’air, on s’arrêtait, on coinçait les cartables entre les jambes et on chuchotait. Ces moments étaient souvent graves et solennels. C’est ce qui nous a permis d’élaborer un plan. Il fut décidé que Myriam allait jouer la comédie de la victime à sa maman, qui devait se charger elle-même de la protéger, de lui trouver une solution. Après quelques répétitions, le scénario était au point. 

__ Maman, ma petite maman adorée, c’est pas juste, non c’est pas juste,,,

Suit un moment de suspens.

___Non ! Non ! Ce n’est pas juste, maman !!

On éveille intérêt et curiosité et on ne dit rien.

Puis
__ Pourquoi, moi, je travaille plus que les autres élèves et je n’ai pas de bonnes notes ? Pourquoi ?, POURQUOI, maman ?
Pourquoi je n’ai pas de bonnes notes, moi. Pourquoi je ne sais pas trouver les bonnes réponses, pourquoi ? pas juste, pas juste,,,
__Ma chérie, le savoir, ça s’apprend, comme tout le reste. Tout s’apprend, ma grande, rien ne tombe du ciel.
__ Justement non !!
__ Comment non ?
__ Parce que il y en a qui ont la baraka, Ils ont des résultats satisfaisants sans se casser la tête.

La maman ne dit rien mais le grain était en  terre

Tout cela fut oublié rapidement. La passion du morpion et des chemins infinis reprit le dessus. Beaucoup d’autres cahiers furent bourrés en dentelles désordonnées de croix et de ronds.

Un jour Myriam me posa cette question :
___ As-tu déjà vu le savoir, Naima.
__ Non, jamais. Comment c’est ?
__HA !!!!
__ HO !!
__OK, je vais te le montrer. Il est caché dans l’armoire de maman.
__ Dans l’armoire de ta maman.
__ Eh oui, tu t’y attendais pas. He ! Tout à l’heure, après l’école, tu vas m’accompagner chez moi, et tu le verras.  Mais juste un instant, car il risque de s’envoler, et puis il n’aime pas trop les regards, enfin tu vas voir.

Et j’ai vu. Le savoir en chair et en os. Incarné !!! Incarné dans un bol en céramique couvert d’un foulard blanc. Myriam souleva le foulard et je vis un tas de signes et de symboles inscrits sur les parois du bol. Je n’aurais jamais soupçonné que le savoir, le prestigieux savoir, le vénérable savoir ressemblait à nos jeux de morpion. Des crois, des  ronds, des points, des traits qui s’entassaient, se superposaient, s’enchevêtraient à l’infini, formant des perspectives, des profondeurs incroyables.

Sorties sur les pointes des pieds, nous entamions le grand moment des explications.
Après la petite comédie jouée par Myriam à sa maman pour échapper à toute punition, la maman prit les choses au sérieux, consulta les sommets de la sagesse du quartier et fut conseillée unanimement de consulter un fkih . Pas n’importe quel Fkih. Celui-là avait la main heureuse, la bonne main.
Il fallait se munir d’un bol en céramique, d’un tissu blanc couvrant  et d’un peu d’argent, pour le  ftouh.

Il y avait une longue queue de bonnes femmes tenant leur bol. Le grand savant trônait dans une petite échoppe surélevée qui s’ouvrait du haut vers le bas, et non sur les côtés comme les autres boutiques. Le fkih était assis sur un coussin , majestueux, sérieux, responsable,  grave, imposant..Il tenait un roseau taillé qu’il plongeait dans une petite fiole de brou de noix dilué, et il inscrivait des signes  et des signes sur chaque bol qu’on lui présentait, en silence, les yeux baissés, comme machinalement, mu par un esprit dont la présence flottait en l’air.

__Le soir, maman va mettre un peu d’eau dans le bol et faire fondre les signes minutieusement et je vais le boire et le savoir entrera dans mon ventre, sans aucun effort. C’est une potion magique qui « ouvre les esprits »
__Ton savoir, toi tu le caches dans ton ventre ?
__ Eh oui,,,le fkih m’a prescrit trois bols de savoir. J’en ai déjà pris un, et je t’assure  que je l’ai senti m’irriguer, moi, le savoir.
__Tu n’as pas peur qu’il s’en aille par le même chemin que les autres aliments et qu’un jour il jaillisse des toilettes.
Et elle éclata de rire, de son beau rire franc, d’une incrédule en herbe.

Myriam, actuellement, je ne la vois pas souvent. Elle était partie poursuivre ses études ailleurs et elle s’y était installée définitivement. Elle fait de la recherche sur les  influx nerveux.

Un jour, pendant ses vacances, sur la plage, à Agadir, je lui demandai si elle n’avait pas essayé la potion magique du fkih sur ses souris de laboratoire. Elle m’a répondu qu’au lieu du brou de noix, elle ajoutait dans le breuvage de ses cobayes du colorant alimentaire, mais les souris s’apercevant vite de la supercherie n’acquirent aucun savoir, la potion n’agissait pas.

___Tu vois, Naima, on peut mystifier les petites filles, mais pas les souris. C’est la raison pour laquelle, les petites filles arrivent à se doter d’un savoir immense, mais pas les souris.
Elle disait cela, en remplissant négligemment, son poignet gauche avec du sable qu’elle laissait couler entre ses doigts.
__Et puis les souris ne savent pas jouer au morpion. La théorie des jeux, ça les dépasse !!!
__ Elles ont leur propre théorie des jeux, sans signes ni symboles. Voilà le nœud de la question.
__ Donc l’essence du savoir serait des signes et symboles.
Elle ne répondit pas, et, peut-être machinalement, se mit à dessiner sur le sable un jeu de morpion à moitié terminé.
Et, c’est là, justement à cet instant-là, que j’attendais un éclat de rire, son éclat de rire de jadis, qui ne vint pas, mais que je percevais, d’une manière très floue, dans ce tracé magique de ronds et de croix où elle s’absorbait entièrement.

Et encore maintenant, je me demande à quoi pensions-nous,  en garnissant tous ces cahiers d’une dentelle automatiquement réfléchie. On réfléchissait à la réaction de l’autre pour pouvoir la contrer, mais, on avait tellement joué, si souvent joué,  que le jeu devenait  automatique. On pensait peut-être, à rien, car la présence de l’autre nous suffisait amplement. Et puis, c'est peut-être ça le savoir : quand à force de manipuler signes et symboles, la réflexion devient automatique.

Naima Benabdelali