Le miracle
lui, il n'a jamais vu de miracle.
Il en a entendu parler,et même souvent. Un miracle par ci, un miracle
par là, tout autour de lui. Dans la bouche des grands.
Il en a vu des choses et des choses. Beaucoup de choses.A la maison, à
l'école, dans la rue, sur les routes, chez sa grand-mère,,,partout , partout,
sur les murs, dans le ciel,sur les trottoirs, , le jour, la nuit,au soleil, à
l'ombre. Il voit des choses et des choses, avec leurs noms, leurs formes, leurs
couleurs. Des grandes. Des petites. Mais point de miracle. et personne n'a pu
lui montrer un miracle; même petit.
Tout cela l'intrigue, et de plus en plus. Et devant l'impuissance des
adultes, sa curiosité grandit. Parfois , cela devient une obsession.
Comment savoir?
faudrait-il marcher longtemps, aller ailleurs? explorer d'autres rues et
ruelles? D'autres avenues? D'autres constructions? Aller au supermarché? au
marché au puces? Chez les antiquaires? Aux souks des villes? des campagnes?
Est-ce une chose qui se vend? Se fabrique? Ou qui pousse comme l'herbe?
Un fruit? un bonbon? ou quoi, ou quoi?,,,,
Il lui faut voir. Il ne connait bien que les choses qu'il voit. Et il
n'a jamais vu de miracle, pas encore.
Il décide de demander à sa grand-mère.
_ Mammy chérie, je voudrais te
poser une grande question.
_ Une grande question !!!Voilà
comment tu parles maintenant !! Elle
rit,,puis sourit,,,et s'arrête !
_ Je voudrais une réponse vraie, vraie de vraie, mamy.
Elle rit encore, mais en elle-même. Trop sérieux tout ça, se dit-elle
avec un sourire intérieur, teinté de gravité,,de perplexité peut-être.
_ Pose-là moi, cette grande question, et je te promets de faire de mon
mieux.
_ Voilà : j,,je..je...He..Eh...Qu'est-ce que c'est un miracle?
_ Oh! Oh ! Oh !!!! Rien que ça !!
Puis, après un moment.
_ Tu sais mon chéri, à vrai dire, je n'en sais rien.
elle réfléchit, réfléchit...et le petit garçon regarde défiler en
elle des idées, et des idées,,des
pensées,,et des pensées,,les yeux regardant vers l'intérieur, les doigts posés
sur le menton, cillant légèrement , imperceptiblement. Un silence profond
s'installe. Il attend, persuadé que la réponse va bientôt passer par cette
vieille tête absorbée dans le vague du monde de la réflexion. Il la sent à lui,
rien qu'à lui, pour ce grand moment d'intensité interne.
La vieille dame finit par dire, doucement, simplement, peut-être même
avec une certaine gravité non dissimulée:
_ Un miracle, mon petit, ça doit être un don du ciel.
_ Un don du ciel. Un don du ciel..répète le gamin comme pour s'imprégner
des mots.
_ Oui, mon petit, c'est ça, un don du ciel,,,et le ton devient encore
plus grave.
Un certain charme opère. Le petit garçon s'interdit inconsciemment de le
rompre. Comme s'il sentait qu'il tenait la vraie réponse. Une réponse qui va
s'ouvrir d'elle-même , en fleur de lotus.
Il embrasse sa grand-mère et prend le chemin du retour, tout en laissant
cette nouvelle idée précieuse se réfugier en lui, s'épanouir en profondeur pour
éclore en temps voulu.
Tout en marchant, avec cette belle distraction propre aux enfants, il
pense à tout autre chose. Il rentre dans la vie, dans l'ordinaire. Il court,
puis sautille, attrape des choses, en lâche d'autres, joue des mains et des
pieds, et promène son regard ave une indifférence ou une assurance qui se conjuguent,
s'intercalent, se subjuguent, se substituent, caressant les petites choses, les
cailloux, les brindilles, les heurtoirs des portes, les graffitis des murs, les
couleurs fanées, puis quelques boutiques, çà et là,,
Il s'arrête, s'assoit sur une marche et déplace son index sur le mur à
côté. Un don du ciel? c'est la pluie? La neige? La rosée? La montagne? Les
nuages? La lune ? Le soleil? Ou bien tout cela à la fois ...? Il y pense un
moment, puis repart vers un autre ailleurs, celui des petites choses riches de
leur banalité....
Plus tard. IL est assis dans un fauteuil, son album de BD sur les
genoux, complètement absorbé par les images et l'histoire. Sa maman est à côté.
Elle le regarde, les yeux grand’ ouverts, un peu mouillés, scintillants. Elle
le regarde, le regarde comme pour le pénétrer, ou le faire pénétrer en elle, le
protéger des ailes de ses yeux...contre toute
adversité, contre le vent, la brise,, contre les marées, les petites vagues,
contre un rayon de soleil...contre le temps. Elle n'arrive pas à détacher ce
regard-enveloppe, plein d'espoir et de promesses. Elle finit par dire, comme à
elle-même:
_ Mon petit chou, tu es un don du ciel !!!!
Il lève doucement la tête, absorbe ce visage maternel qui le caresse
avec toute l'intensité de la tendresse, puis retourne à sa bande dessinée, sans
lire, sans même admirer les photos. Il en est au-delà, de l'autre côté du
livre, de l'autre côté de lui-même, ahuri, comme ravi, captivé, répétant comme
un somnambule, avec un égarement intérieur: "tu es un don du ciel, tu es
un don du ciel», donc le miracle, le miracle, c’est bien lui. Il ne le savait
pas.
Il relève la tête vers sa maman, comme quelqu'un qui vient de tout
comprendre. Comprendre le monde, et l'au-delà, la terre, le ciel et le reste,
comprendre qu'il en fait partie,,,
Il replonge dans son album calmement, sans proférer mot, ni des lèvres,
ni des cils, ni même de la position de la tête. Il lit peut-être, ou essaie,
dans un va et vient entre lui et lui. Il lit et relit, notre grand malade qui
l'ignore. Maintenant qu’il est sauvé, guéri, il aura le temps de côtoyer les
miracles des jours, et des hommes…
Naima benabdelali.