lundi 31 mars 2014

les espadrilles de Cendrillon




Les espadrilles de Cendrillon

 Elle se faisait appeler Sousou, mais on voulait la surnommer Cendrillon. Elle était d’une famille recomposée et sa belle-mère la destinait à faire la cuisine et le ménage.
  Lorsque cette dernière lui présenta son tablier, elle le déchira en mille morceaux et le lui jeta à la figure. Pas question qu’elle se mette en présence d’un four, quel qu’il soit .D’ailleurs, elle n’aimait pas les repas faits maison. Elle préférait les pizzas Hurt et les Macdonald.
  Son idole du moment était Shakira. Elle assista à son show à l’occasion du festival Mawazinze. Shakira était super cool. Tout le monde y était super. Le top des tops !!! Waaw !! Je vous dis pas !!! Elle était heureuse de danser et de faire la folle toute la nuit. Wé, super, surtout qu’elle avait les cheveux en l’air et tout et tout !!! Tout ça, à l’insu de sa belle-mère qui était obligée de garder le foyer. D’ailleurs de quoi je me mêle !!! je suis majeure ou presque, plutôt presque que majeure, pas grave… mais vaccinée, tout de même, non ?? Après tout, c’est ma vie à moi,,,et j’en fais ce que je veux, non ??? La vieille n’a qu’à s’occuper de ses deux filles, voilées, ou presque,,,en tout cas démodées, has been… ou presque,,,Je m’en fiche,,,
 Cendrillon s’était bien amusée, c’était l’essentiel, super bien. Elle ne rencontra personne dans ce monde fou, même pas le prince charmant. Elle s’en foutait comme de ses premières espadrilles.
  Pour cette soirée, elle avait acheté de nouvelles espadrilles qu’elle avait enlevées pour faire comme les autres filles qui dansaient pieds nus. Et pour faire comme tout le monde, elle avait enlevé bien d’autres choses. C’était cool !! waw !! Vraiment chouette. Je vous dis pas !!! En fin de soirée, elle avait tout égaré, y compris les chaussures, mais pas la peine de chercher : trop de pieds qui sautaient et sursautaient sur le sol.
 Comme le veut le conte, le prince en trouva une, et comme c’était un prince archaïque  et fétichiste, il fut pris de vertige à la pensée du petit pied encore enfantin qui avait chauffé ce mini soulier. Le ciel s’ébranla, la terre  tressauta, la montagne tremblota, la plaine cahota, la rivière crépita et les sbires du prince trouvèrent  l’oiseau au petit pied, qui fut, sur le champ, invité au grand palais. Et comme la Sousou avait l’habitude de ne renoncer à aucune aventure ou plaisir, elle s’y rendit ..pour s’amuser un bon coup et pour avoir des choses à raconter sur Facebook. Elle chevaucha sa moto  à la conduite numérisée, mit son casque GPS et alla gaiment cliquer à la porte du grand prince.
  Elle croyait se heurter à une porte, elle en heurta 36. Elle pensait avoir affaire à un portier, elle en rencontra 36 000. Tout cela l’amusa, rien de plus. Et tout le décor, et le tralala et tout le cinéma et tous les scénarios de Séries historiques, et tout et tout…Je vous dis pas !! Cela éclatait de partout, ça chatoyait, ça brillait, ça tapait à l’œil, mais ça ne l’impressionnait pas trop. Trop kirch à son goût, trop démodé,,,
 Elle se perdit un peu dans les immensités et son GPS, ne lui fut d’aucun secours. Heureusement que des mains clémentes la déposèrent  à côté du divan princier. Elle accepta tout le tralala, le protocole, la solennité, l’ostentation, l’étalage de richesse et toute la frime et le m’as-tu vu du prince. Elle était même sur le point de lui demander de lui dessiner un mouton. Seulement, lorsqu’il lui présenta quelques petits fours, elle y sentit une odeur bizarre, une odeur de pétrole, ou d’essence. Elle détala de toutes ses jambes en laissant ses nouvelles chaussures. Ce fut alors qu’elle regretta ses petites espadrilles….Elles contenaient une petite puce électronique qui lui aurait permis de quitter facilement ce labyrinthe palatin et l’auraient déposée juste en face de sa page facebook !!!

Naima Benabdelali

dimanche 30 mars 2014

Krissa

Krissa

Une amie à moi, une amie de longue date me raconta l’anecdote suivante :
« Lorsque ma mère et ma grand-mère, les éternelles complices, désiraient parler de quelque chose de particulier en notre présence, elles prenaient un malin plaisir à brouiller leur conversation en utilisant un code secret. Ce code consistait à insérer deux mots étranges dans des phrases banales. Ces mots étaient « Krissa » et « karkouss ». Ces mots ne signifiaient rien du tout mais leur répétition et leur sonorité rendaient leurs phrases incompréhensibles pour nous autres, non-initiés.
Par exemple lorsque ma mère voulait dire à ma grand-mère : « je suis allée au bain », elle truffait ses paroles de krissa et ça donnait : « je krissa suis karkouss allée krissa au bain karkouss ». Nous n’entendions que des sons en K R S qui se succédaient rapidement. Elles parlaient vite sans accros, sans hésitation et on avait l’impression qu’elles s’exprimaient en une langue autre. On trouvait cela drôle, étrange, agaçant, curieux et même merveilleux selon les circonstances. Cela nous faisait parfois rêver à d’autres mondes plus ou moins réels, plus ou moins tortueux, à des tribus amazoniennes, à des animaux baroques émettant des bruits bizarres.
Au début, cela nous intriguait, mais à la longue, nous ne prêtions plus attention à ces cocasseries, tant que cela ne nous concernait pas.

Petit-à-petit nous nous apercevions que grand-mère utilisait cette excentricité de langage de plus en plus souvent et avec tout le monde, pas seulement avec sa fille. Ce fut alors que personne ne comprit plus rien. Ma mère essayait de saisir le sens de ces paroles, puisque ‘elle détenait la clé du code secret, mais avec de plus en plus de difficultés. La nouvelle jacasserie de grand-mère brouillait tous les codes et signaux, comme si elle ne conversait qu’avec elle-même. Ma mère, championne des détournements et des demi-mots, se trouvait dépassée et cela l’inquiétait. Elle ne disait rien mais le désarroi se lisait dans ses traits et dans les regards prolongés qui gratifiaient grand-mère, regards appuyés, interrogatifs et comme disant parfois : « Ne joue pas ce petit jeu avec moi ! ».

Le trouble de ma mère éclata au grand jour lorsque ma grand-mère bannit de son langage tous les termes de notre chère Darija pour ne plus utiliser que des « krissa » et des « karkouss »et tout chez elle se nommait ainsi. Ce qui était encore plus surprenant, c’était qu’elle gardait le même ton quelque soient les circonstances, toujours le même rythme chantonnant, ronronnant, et on ne pouvait deviner si elle était contente , en colère, contrariée ou satisfaite qu’à l’expression de son visage et à l’éclat de ses yeux ; et on ne savait jamais si elle s’amusait ou bien si elle était sérieuse, mais on s’est habitué à ces mots creux, comme on s’habitue aux miaulements d’un chat , et un nouveau style de communication s’établit dans la famille. Les mots en KRS abondaient et envahissaient nos conversations et nos bavardages, parfois sur le ton de l’amusement, si on voulait suppléer à un mot manquant, rectifier un lapsus, ou lorsqu’on était pressé ou pour n’importe quelle nécessité de langage, et on entendait souvent des krissa par- ci des karkouss par-là. Grand-mère krissait à n’en plus finir, mon frère karkoussait et moi aussi je krissais, karkoussais. Un krissa j’ai karkoussais en karkoussant… »

Et mon amie continuait ainsi son récit. Je la regardais, bouche bée, les yeux écarquillés, les oreilles en pointe, et elle continuait sur sa lancée en krissant, karkoussant sur le ton de la confidence : krissa, karkoussa ..etc

Je ne vous dis pas, krissa, waaw, karkoussa…J’ai mis un temps pour comprendre que c’était krissa contagieux karkouss. Je me sauvai krissa, à toute karkouss allure laissant mon amie courir derrière moi voulant à tout prix krissa terminer karkouss l’histoire de sa grand-mère krissa…
J’ai sauté dans ma voiture qui au premier coup d’accélérateur s’est mise à krisser . le klaxon lui aussi karcoussa. Je freinai et les pneus se mirent à krisser . Et voilà  le portable qui sonne. J'ai dit:"Allo!" Et on me répondit:" Ici Karkouss". Ne tenant plus, je le krissa violemment contre le siège et il karkoussa de plus belle…J’ai dû prendre le train et le voilà qui krissa lui aussi krissa..krissa..krissa ..krissa...

Je me suis laissée bercer par le ronronnement du train en pensant que le lendemain je prendrai le micro devant quelques centaines d’étudiants, faisant les cent pas en face du tableau en répétant pendant deux bonnes heures : « Krissa, karkouss.. " et que eux, laborieusement, solennellement, dans un silence sanctifié, prendront des notes en inscrivant sur des pages et des pages : krissa, karkouss, krissa, karkouss comme des talismans infinis.

Naima Benabdelali