vendredi 24 janvier 2020

le rêve


Le rêve
Profondément endormie, une femme fait un rêve.
Elle est poursuivie, dans une ruelle totalement déserte, par un grand gaillard au torse luisant, vêtu d'un simple short en jean ,d'un foulard autour du cou, d'une fine gourmette, et tenant avec nonchalance les rênes d'un beau cheval blanc impétueux. Dans sa grande frayeur, elle jeta ses chaussures et détala.Elle courut, courut à perdre haleine pendant un bon moment,sans même savoir vers où. Il finit par la rattraper, la saisit d'une main ferme, l'entraîna dans un terrain vague, et la plaqua au sol.D'une voix tremblante elle lui demanda :
- Qu'est-ce que vous allez me faire ?
Alors calmement et d'une voix imperturbable, le grand méchant loup se pencha vers elle et lui dit :
- Je ne sais pas. Ce n'est pas moi qui rêve..
Naima Benabdelali

le cri de Safia


Le cri de Safia

Safia faisait la cuisine comme à son habitude . Préparer le repas était pour elle un vrai dilemme : comment apprécier la juste dose des condiments pour satisfaire les goûts volatiles de son mari . Alors elle n'hésitait pas à goûter en léchant le dos d'une petite cuillère .
C'était le Ramadan, elle préparait la soupe pour la rupture du jeune . Juste au moment où elle était penchée sur la cuillère, elle fut ébranlée par un tremblement de terre , mêlé d'une irruption volcanique et d'un tsunami venant du plafond de la cuisine . Quand elle se retourna , elle vit son mari dégoulinant de partout . Il revenait du marché avec un sac rempli d’œufs qu'il jeta de toutes ses forces au plafond , pensant qu'elle était en train de manger en plein Ramadan . Et pour bien marquer sa colère, il lança la cocotte-minute contre le mur . Cela fit un déluge d’œufs et de fracas accompagné de cris et de vociférations .
Lorsque Safia vit son mari recouvert de la tête aux pieds par ce liquide visqueux en jaune et blanc , qui lui coulait du nez, des sourcils, des cheveux, qu'est-ce qu'elle fit ? Une chose qui l'étonna elle-même. D'habitude, elle se pressait de nettoyer chaque fois que son mari renversait, cassait, donnait des coups de pieds ou de coude dans les seaux, les marmites, les verres , les bouteilles, les fruits, les légumes et tout ce qu'il rencontrait. Cette fois-ci, elle n'a pas nettoyé . Elle a fait autre chose à la vision de ce clown dégoulinant de partout : Elle a ri , oui ri . Elle a osé rire, sans crainte, sans tremblements . Ce fut un rire immense, sortit des fins fonds de ses entrailles ,entraînant tout ce qu'il y avait dedans : les humiliations , les frustrations , les rancœurs, les endurances accumulées pendants des années, les larmes retenues à longueur de journée, l'étouffement au quotidien, et surtout la terreur, la panique, les angoisses entassées, entassées, et tous les sursauts qu'il s'ingéniait à provoquer par tous les moyens . Dans ce rire gigantesque on pouvait lire à mesure qu'il s'échappait d'elle : les scènes, les hurlements, les coups, les « moi, moi, moi », les « je veux » incessants, les «  moi, je vous dis », les « C'est moi qui commande ici » ,répétés à longueurs de jours, d'heures, de minutes .
Tout cela sortait de la bouche de cette femme, expulsé par ce rire gargantuesque qui s'écoulait, s'écoulait, s'épanchait, se déversait , comme une larve amère, un torrent âpre, en jet acide, en éclaboussures , en liquide chaud et froid à la fois , en poussière verte, jaune et grise, en écran noir de fumée, en vaisselles fracassées, , en paumes écartelées, en coudes entortillés ..
Cela coulait, coulait, et le rire fou semblait interminable.
Il remplit la cuisine, les couloirs, les salons, jusqu'à casser les vitres pour pouvoir se drainer au dehors , vers le soleil , vers le grand air , pour s'accrocher aux arbres, aux murs, aux lampadaires, et s'élever au ciel, s'élever, s 'élever comme un nuage titanique , gris, noirs, strié, en vrilles , en volutes, en boules . Le ciel s’assombrit, incertains, ondoyant, se tordant . Incapable de digérer tout ce flot de tourments, il éclata en soupirs , en tonnerres, en foudres, en larmes désespérées . Et cela dura trois jours et trois nuits. Cette pluie poisseuse s'attaqua à toutes les fleurs de la région , celles des jardins , celles des arbres, celles des bords des chemins, celles des balcons, celles des pots devant les boutiques, les pharmacies, les restaurants .. Toutes les fleurs, petites et grandes se fanèrent au contact de ce liquide saumâtre . Puis le rire s'épuisa, comme attiré par la terre où il s'enfonça , comme par les égouts . Seule la terre pouvait engloutir ce tourbillon vertigineux .
Quand Safia reprit connaissance, elle était habillée en blanc, et l'infirmière lui caressait le bras qui n'était pas bandé .

Naima Benabdelali