Le cri de Safia
Safia faisait la cuisine comme à son
habitude . Préparer le repas était pour elle un vrai dilemme :
comment apprécier la juste dose des condiments pour satisfaire les
goûts volatiles de son mari . Alors elle n'hésitait pas à goûter
en léchant le dos d'une petite cuillère .
C'était le Ramadan, elle préparait
la soupe pour la rupture du jeune . Juste au moment où elle était
penchée sur la cuillère, elle fut ébranlée par un tremblement de
terre , mêlé d'une irruption volcanique et d'un tsunami venant
du plafond de la cuisine . Quand elle se retourna , elle vit son mari
dégoulinant de partout . Il revenait du marché avec un sac rempli
d’œufs qu'il jeta de toutes ses forces au plafond , pensant
qu'elle était en train de manger en plein Ramadan . Et pour bien
marquer sa colère, il lança la cocotte-minute contre le mur . Cela
fit un déluge d’œufs et de fracas accompagné de cris et de
vociférations .
Lorsque Safia vit son mari recouvert
de la tête aux pieds par ce liquide visqueux en jaune et blanc , qui
lui coulait du nez, des sourcils, des cheveux, qu'est-ce qu'elle
fit ? Une chose qui l'étonna elle-même. D'habitude, elle se
pressait de nettoyer chaque fois que son mari renversait, cassait,
donnait des coups de pieds ou de coude dans les seaux, les marmites,
les verres , les bouteilles, les fruits, les légumes et tout ce
qu'il rencontrait. Cette fois-ci, elle n'a pas nettoyé . Elle a fait
autre chose à la vision de ce clown dégoulinant de partout :
Elle a ri , oui ri . Elle a osé rire, sans crainte, sans
tremblements . Ce fut un rire immense, sortit des fins fonds de ses
entrailles ,entraînant tout ce qu'il y avait dedans : les
humiliations , les frustrations , les rancœurs, les endurances
accumulées pendants des années, les larmes retenues à longueur de
journée, l'étouffement au quotidien, et surtout la terreur, la
panique, les angoisses entassées, entassées, et tous les sursauts
qu'il s'ingéniait à provoquer par tous les moyens . Dans ce rire
gigantesque on pouvait lire à mesure qu'il s'échappait
d'elle : les scènes, les hurlements, les coups, les « moi,
moi, moi », les « je veux » incessants, les «
moi, je vous dis », les « C'est moi qui commande ici »
,répétés à longueurs de jours, d'heures, de minutes .
Tout cela sortait de la bouche de
cette femme, expulsé par ce rire gargantuesque qui s'écoulait,
s'écoulait, s'épanchait, se déversait , comme une larve
amère, un torrent âpre, en jet acide, en éclaboussures , en
liquide chaud et froid à la fois , en poussière verte, jaune et
grise, en écran noir de fumée, en vaisselles fracassées, , en
paumes écartelées, en coudes entortillés ..
Cela coulait, coulait, et le rire fou
semblait interminable.
Il remplit la cuisine, les couloirs,
les salons, jusqu'à casser les vitres pour pouvoir se drainer au
dehors , vers le soleil , vers le grand air , pour s'accrocher aux
arbres, aux murs, aux lampadaires, et s'élever au ciel, s'élever,
s 'élever comme un nuage titanique , gris, noirs, strié, en
vrilles , en volutes, en boules . Le ciel s’assombrit, incertains,
ondoyant, se tordant . Incapable de digérer tout ce flot de
tourments, il éclata en soupirs , en tonnerres, en foudres, en
larmes désespérées . Et cela dura trois jours et trois nuits.
Cette pluie poisseuse s'attaqua à toutes les fleurs de la région ,
celles des jardins , celles des arbres, celles des bords des
chemins, celles des balcons, celles des pots devant les boutiques,
les pharmacies, les restaurants .. Toutes les fleurs, petites et
grandes se fanèrent au contact de ce liquide saumâtre . Puis le
rire s'épuisa, comme attiré par la terre où il s'enfonça , comme
par les égouts . Seule la terre pouvait engloutir ce tourbillon
vertigineux .
Quand Safia reprit connaissance, elle
était habillée en blanc, et l'infirmière lui caressait le bras qui
n'était pas bandé .
Naima Benabdelali