vendredi 6 juin 2014

la corde




La corde

Dans les temps les plus anciens, la paix et la prospérité régnaient sur la terre. La nature était généreuse et clémente.  Les Hommes, tous bénis, jouissaient d’un état de justice, grâce à une corde. Une immense montagne trônait dans les environs, une montagne sans début ni fin, trouée en son centre, en haut. Du trou descendait une grosse corde, une corde tissée de mains de maitre, tissée de transparence et d’opacité. Elle était sacrée et vénérée. Honorée de tous, car elle savait dire le vrai et le faux. Elle ne connaissait que cela, mais elle le connaissait bien et jamais elle ne se trompait.
 On lui posait la question dont on voulait vérifier la véracité et trois jours après on revenait. Si le fait ou dire était vrai, la corde descendait jusqu’à un  niveau bien précis, sinon la corde tombait beaucoup plus bas. Ainsi, la corde pouvait-elle rendre des jugements, partager des adversaires, résoudre les litiges entre commerçants, entre époux, entre prêteurs et emprunteurs, et tout le monde se soumettait à son verdict sans jamais le contester. Les chicanes furent abolies par la force des choses et par la pertinence, la rectitude, l’équité et la loyauté de la corde. On considérait son jugent infaillible et irrévocable.

Ce fut ainsi pendant des millénaires. Car, en matière de représentations et de croyances, il faut toujours compter par millénaires. Jusqu’à ce que des petits malins s’amusèrent à introduire un virus dans ce qui servait de disque dur à la corde. Il y a plusieurs relations là-dessus : certains prétendent que c’était les politiciens, des hommes de pouvoirs qui avaient trafiqué le mécanisme interne de la corde, simplement en lui disant les choses et leurs contraires, jusqu’à la perturber. Les autres pensent que c’était les intellectuels qui lui posaient des questions si subtiles qu’elle ne savait quoi répondre. Des questions qui exigeaient des réponses plus élaborées, , des questions dont une partie était vraie et l’autre fausse, des questions à la fois vraies et fausses selon les conditions. La corde qui ne savait que le vrai et le faux, et ne savait pas couper les cheveux en quatre, fut complètement détraquée.
 D’autres affirmèrent que c’était les spéculateurs qui désiraient fausser les jeux de leurs adversaires et du marché. D’autres accusèrent les publicitaires ,d’autres les fabricants de cigarettes.
Finalement, on mit tout sur le dos des journalistes, dont on parlait toujours au pluriel pour brouiller les pistes. On invoqua même la théorie du complot, et pourquoi pas. Plusieurs sigles furent prononcer : comme la MMA, La SBR,,,,et bien d’autres. .
Et la corde n’en faisait qu’à sa nouvelle tête. Elle s’allongeait,  rétrécissait, puis se rallongeait, remontait jusqu’au plafond, redescendait jusqu’à terre, sans signification ni motif. Elle avait perdu son sens et bon sens.
On a tout essayé pour rendre sa bonne forme à la Corde : des G7, des G10, des G20, des G100… On a même été jusqu’au G2. Aucune communauté nationale ou internationale ne put résoudre le problème. On ne savait peut-être pas. Les mauvaises langues disaient qu’on ne voulait pas, car la corde était trop franche ou trop bête, ou trop simpliste,,,,
Toujours est-il que le mensonge trouva libre court parmi les Hommes. Ils s’en accommodèrent très bien. Ils lui inventèrent même ses réseaux sociaux.

Naima Benabdelali

mercredi 4 juin 2014

Dada

Dada (ma gouvernante), a touché la vieillesse de l’autre bout ; et les vieillards l’appelaient Grand-Mère. Elle avait les yeux violets. Oui, comme des papillons mais en moins agités. C’est pourquoi, elle n’a jamais éprouvé le besoin de porter des lunettes. Moi, j’étais persuadée qu’elle était née avec des cheveux blancs et une dent en moins. C’était son secret, mais elle en avait plein de secrets, ou plutôt d'énigmes.C'était une rêveuse au sens pratique. Le plus drôle, c’est que je ne m’étais jamais aperçus qu’elle avait des rides. Elles étaient invisibles pour moi. Et le sont encore !

Elle avait un rapport curieux à la terre, au sol qu'elle tapait très fort avec les plantes des pieds et refusait obstinément tout moyen de locomotion, mais elle marchait très vite, très vite, en plaçant les bras derrière le dos, comme pour mieux s'approcher de la terre, en calant ses souliers sous ses aisselles. J'avais une peur folle qu'elle ne prît ainsi son envol, et sans m'en rendre compte je tendais mes petits bras pour la retenir. Elle me tenait alors la main, et d'un geste furtif et assuré, m'installait confortablement sur son dos. J'étais fière, fière. Je sentais que le monde m'appartenait et je me laissais bercer par le rythme de sa marche ralentie. Je me réveillais quand mes petits pieds touchaient à nouveau terre.

La première chose que j’ai oubliée d’elle, c’était le son de sa voix. Il me semble ne l’avoir jamais entendue prononcer mot, pourtant ses dictons pertinents et ses remarques judicieuses me collent à la peau. Je la voyais toujours de loin car elle s'ingéniait à créer une distance entre nous deux. Son indifférence ne m'était pas pénible. Peut-être que nous évoluions dans deux mondes différents. Chacune vacant à ses préoccupations. Je lui suis encore reconnaissante de m'avoir vite appris à cultiver un désir ardent d'autonomie et d'autogestion. Elle ne me couvait pas. C'était son style à elle. Elle s’appelait Yasmine, mais ce prénom, à lui seul, est toute une histoire ! Je vous la raconterai un jour, si ça vous intéresse.

Naima Benabdelali


Yasmine


Un de mes aïeux, peut-être mon arrière-grand-père, ou son propre père était un vieillard libidineux. Peut-être comme tous les vieillards à son époque, où autorité équivalait à vigueur. Il était aussi un grand commerçant qui déplaçait armes et bagages de port en port, de ville en ville, de souk hebdomadaire à souk mensuel à mawsem, à travers tout le pays.
A chaque voyage, il ramenait avec ses colis et cadeaux, une nouvelle concubine qu’il achetait sur sa route pour réchauffer ses nuits. Il la déposait avec ses paquets chez son épouse légitime et l’oubliait dans la « grande maison ». On l’appelait la « grande maison » car elle était vraiment immense et s’ouvrait sur plusieurs ruelles et impasses. Elle était presque autonome, disposait de son propre Riad, son propre bain, son propre four, ses puits multiples et ses citernes, de sa propre pluie. Peut-être de son propre soleil ou lune, selon les saisons. Il y avait la maison des hôtes « istiqbal », les petites maisons « dwirat », la maison des jeunes célibataires « dar la’zara », les ghrofs, les souterrains…et tout le tralala bref, l'endroit idéal pour nous, les enfants, pour jouer à cache-cache et nous perdre.
La Maison grouillait de monde, les veuves, les divorcées, les vieilles filles, les vieilles tout court… et les enfants des uns et des unes. Mon arrière-grand-mère, qui était une femme sage et surtout pratique, par la force des choses, se devait d’aérer l’espace et dès que son mari avait le dos tourné, et Dieu sait qu’il le tournait trop souvent, elle casait une de ses jeunes concubines. Elle lui choisissait un mari et mettait à leur disposition une des petites demeures attenantes à la Grande Maison, jusqu’à ce que le couple puisse voler de ses propres ailes.

Seulement voilà ! Un jour il arriva ce qui devait arriver. Le maître s’avisa une nuit de réclamer une de ses Ex. Elle s’appelait Yasmine et grand-mère l’avait déjà mariée. Scandale ! Catastrophe ! Branle-bas ! Désarroi !
Que faire devant le désir ardent et capricieux du patriarche ? (Quand il s’agit de patriarche, le désir est toujours ardent, comme un soufflé).
Grand-mère dit Oui. Elle disait toujours oui : On ne contrariait jamais le Pacha de la maison. Elle acquiesçait et réparait les dégâts. Le plus souvent par un stratagème, par de simples petites ruses toutes bêtes que le petit tyran gobait à chaque coup.
Il restait juste à savoir comment procéder ? Grand-mère ne paniquait jamais et jouait sur du velours calmement et silencieusement. Tout était dans la discrétion, la retenue et la mesure.
On ne pouvait tout de même pas arracher une épouse au lit conjugal afin de satisfaire le plaisir éphémère d’un libertin capricieux ?
On ne pouvait pas non plus lui révéler la vérité. Impossible !! Ce grand jaloux gonflé de vanité ne pouvait tolérer qu’un autre mâle touchât à la femelle où il avait farfouillé. Ce serait l’infamie, le déshonneur, la honte.
Alors quoi ? On eut recours à la ruse, comme d’habitude. Grand-mère fit venir toutes les jeunes concubines non encore casées et en choisit celle qui ressemblait le plus à Yasmine, la fille réclamée par le petit pacha. Elle la prépara, la para et lui chuchota dans l’oreille qu’elle devait prétendre se nommer Yasmine, à quiconque lui demanda son nom, et elle la jeta dans les draps de son propre mari.
C’était notre future dada qui se prêta au subterfuge. La substitution réussit. Notre aïeul n’y vit que du feu. Les femelles pour lui, devaient être interchangeables. Il fut content et satisfait et trouva suffisamment de vigueur pour faire une petite fille à sa fausse Yasmine, qu’il abandonna pour un nouveau voyage bien chauffé et fructueux.

C’est ainsi que Dada, ma nounou vit son nom changer pour la énième fois. Voilà comment :

D’abord c’était une jeune pubère toute fraiche qui habitait à Marrakech. Elle fut enlevée sur le pas de sa porte par des marchands de jeunes filles. Elle entra dans le circuit de la traite et atterrit un jour dans le giron de mon arrière-grand-père et fut ramenée à la Grande Maison comme ses consœurs. Entre temps elle perdit tout, y compris son passé et son nom. Elle fut successivement appelée Marjana, Yakouta. Grand-mère la nomma Sa’ada, , comme porte bonheur et puis elle fut appelée Yasmine, à la suite des circonstances déjà relatées. Et ce n'est pas fini. Elle devait encore changer de nom.

Elle trainait toujours dans ses jupons sa petite fille, fruit des petits jeux de notre patriarche. Et on a pris l’habitude d’appeler la fille « la petite Yasmine » et la mère « la grande Yasmine »Yasmine lakbira .Et pour abréger, Lakbira tout court.
Ses malheurs ne s’arrêtaient pas là. Elle traversa une des épreuves les plus pénibles. Elle perdit sa fille à la suite d’une maladie. Elle perdit sa fille et retrouva le nom de yasmine, au lieu de lakbira, nom qu’elle garda jusqu’à la fin de sa très longue vie.

Elle, elle n’avait pas besoin de brûler ses papiers pour perdre son identité, et ses racines.
Elle n’était pas intéressée par les prénoms qui se succédaient dans sa vie. Elle disait que ce n’était pas pour elle, mais pour les autres. Elle ne s’appartenait déjà plus. D’ailleurs, dans notre famille personne ne sait quel était son véritable nom, celui de sa famille, celui qu’elle portait encore devant le seuil de sa maison à Marrakech, avant qu’un voile noir ne se soit abattu sur son corps tout frêle. Et personne n’a jamais essayé de savoir, et pour tout le monde, elle ne fut que dada El yasmine qui n’avait nullement besoin de référence, car elle était notre référence, notre giron, notre nid douillet, par son assiduité, par sa tendre présence, notre dada, c’est-à-dire, celle qui était toujours là, aimable, prévenante, serviable, nourricière,,,

Naima Benabdelali

les menteries arabes


Il existait dans les pays arabes des recueils de menteries très agréables. On y regroupait des petites anecdotes farfelues où l’imagination se laissait débrider, un peu comme la science-fiction moderne. On y inventait tout et n’importe quoi. Il y avait même des concours de menteries. Qui ferait le plus gros mensonge !!!!!! Un vrai délice !!! Tout se mélangeait à tout et on faisait voltiger les lois de la nature et de la société de tout côté.

Malheureusement ces recueils ont disparu. Les mensonges étaient tellement gros qu’ils ont fait éclater les mots. C’est pourquoi on les retrouve actuellement dispersés dans beaucoup de recueils mélangés à de la poésie, à d’autres historiettes et anecdotes d’une autre nature, à des maximes et paraboles…
.Il y avait du Jules Verne et du H.G. Wells dans l’air, car ici aussi on montait dans la lune. Seulement, ici pour accéder à la lune, il fallait rentrer dans le sol. On embarquait dans des graines de haricot et on pénétrait dans la terre. Le haricot poussait, poussait, poussait jusqu’à arriver à la lune et on n' avait qu’à faire un petit saut pour descendre de son arbre gigantesque et faire un grand bond à toute l’humanité.

On commençait par faire ses ablutions, mais, mais, mais ….C’étaitt là que les complications se corsaient : On ne savait pas vers quelle direction prier !!!! Comment s’orienter vers la Mecque en pleine lune ?
La question se posait également pour le mois du Ramadan. C’est le croissant de lune qui indique le début et la fin du mois du Jeune, mais quand on est dans la lune, sur le croissant, comment savoir quand le mois sacré commence ou finit ?
Décontenancés, les gens renoncèrent à pénétrer dans les haricots et c’est comme ça qu’on a abandonné toute exploration de l’espace.

l'Arche de Noé


C’est une historiette que j’ai rencontrée par hasard dans ce genre de livres en plusieurs tomes très répandus dans l’aire arabo-musulmane et qu’on appelle « Al Mawsou’ât », les Encyclopédies. Des livres qui regroupent un savoir très large, dans plusieurs disciplines qu’un « honnête homme » se devait d' assimiler pour briller dans les conversations des Salons.. Vérités historiques, créativité, rumeur, mensonges, sentences, blagues, et tout le reste. Un beau mélange ! C’est pourquoi je ne peux pas affirmer que c’est une menterie. Et je ne dispose d’aucun élément pour établir sa véracité. Ceci importe peu en réalité.
Cette anecdote aborde la problématique de la « queue », Tâbour, ou saf en arabe.
Il parait que c’est un phénomène très ancien et qu’il date d’Adam et Eve qui lors de leur descente du Paradis ont dû faire la queue. Certains Ulémas affirment que c’était Adam qui était en tête, parce que c’était l’Homme et Eve devait toujours suivre. D’autres fuqahas prétendent le contraire pour plusieurs raisons dont la galanterie, la jalousie, la protection, la surveillance, l’affirmation du sentiment de puissance. Plusieurs volumes ont été rédigés là- dessus mais la question n’est pas encore tranchée.
La queue ne concernait pas uniquement les humains mais également les animaux. C’est ce qui explique l’attitude moutonnière de certaines bêtes. Les animaux sauvages gardent encore en tête ce souvenir paradisiaque, et même les oiseaux migrateurs qui font la queue dans le ciel, et les bancs de poissons…Il parait que même les arbres dans la forêt font la queue, ainsi que les montagnes, les vagues..C’est un phénomène universel que les terriens doivent à notre chute originelle.
Des fois, au lieu de faire la queue en file indienne, on préfère faire plusieurs files, quand il y a plusieurs guichets, comme pour les arbres ou certains troupeaux.

Tout cela pour arriver à l’Arche de Noé.
Enfin l’Arche se posa sur la terre ferme, sur le sec, après son long périple humide. Joie et bonheur. On fit la fête, sorte de Mawazines avant l’heure, de rave Party, et on s’apprêtait à quitter les lieux, à se libérer en quelque sorte. Tous étaient pressés d’abandonner le bagne flottant. Trop de monde et trop diversifié : les grands, les petits, les lents les rapides, les faibles, les vigoureux. Une organisation s’imposa, pour canaliser la foule excitée et éviter toute bousculade. On décida alors de faire la queue pour sortir du navire en ordre. Une longue queue. Très, très longue queue qui souvent ralentissait lorsque c’était le tour d’un escargot, d’une tortue, d’une fourmi et de leurs milliers d’espèces.
Il y avait beaucoup de temps à passer. On sait que tous ces êtres vivants étaient en couple et qu’ils étaient privés de tout accouplement durant tout le séjour pour ne pas encombrer l’espace de leur progéniture et faire chavirer le bateau. Hommes et animaux se mirent alors à copuler en attendant leur tour de quitter l’embarcation.

Il s’est produit alors un phénomène bizarre. Plus on attendait, plus on copulait et plus on croissait et plus la queue devenait encore plus longue, à cause ou grâce aux nouveaux nés, et plus la queue s’allongeait et plus on avait le temps de se reproduire, et le phénomène s’amplifiait quand les enfants eux-mêmes arrivaient à l’âge de la procréation, ainsi que les petits enfants. Tout ce petit monde ralentissait la queue qui devenait interminable, certains même, la pensaient éternelle, car il y a encore des espèces qui continuent actuellement à faire la queue en se reproduisant.
Combien de temps faudrait-il pour vider l’arche de ses habitants. Certains statisticiens avancent des chiffres incroyables. Ils refont leurs calculs et leurs extrapolations et retombent toujours sur des chiffres faramineux ; car disaient-ils l’Arche était entrée dans un cercle vicieux, dans une sorte de tourbillon et s’entretenait d’elle-même à l’infini, de sa propre progéniture, d’autant plus qu’elle n’avait même plus de problème d’approvisionnement , étant sur une terre fertilisée par l’humus accumulé durant la période humide.

Moi, je ne croyais pas tellement ces racontars biscornus. Tout cela me paraissait un peu exagéré, jusqu’à ce que je tombe nez à nez sur une « tradition » arabe qui attribue à Noé un âge phénoménal. Il parait que notre patriarche a vécu pendant des milliers et des milliers d’années, l’âge nécessaire pour veiller à l’évacuation de sa précieuse barque.

Souvent, il m’arrive de me demander, dans un aéroport, dans un supermarché, devant un feu rouge, dans une banque, élément anonyme d’une queue interminable, si je ne me trouvais pas encore dans l’Arche du père Noé, attendant mon tour pour quitter les lieux !!!!

Naima Benabdelali

jeudi 3 avril 2014

la nuque enchanteresse




La nuque enchanteresse

Il y a la Qandisha. On la nomme Aicha. Celle que tout le monde connait dans nos plages et parages. On raconte que telle une mante religieuse, elle faisait périr ses amants. Certains en devenaient fous. Peut-être l’étaient-ils déjà avant de la rencontrer. Autrement pourquoi la rechercheraient-ils ?  Pourquoi iraient-ils vers elle avec joie et enthousiasme, les yeux pleins de désirs et le cœurs débordant de flammes ? Pourquoi la suivraient-ils aveuglément ?

Il y avait également une autre Qandisha, peut-être son sosie. Elle ne s’appelait pas Aicha, mais Laila, et rappelait la Laila du grand poète préislamique, Qaîs. Elle errait dans les ruines, se blottissait sous les grosses pierres  qui abritaient le feu des voyageurs. Elle déplaçait les ombres caniculaires. On prétendait même qu’elle commandait les vents de glace qui soufflaient certaines nuits, le fameux Samoum. Cependant, on lui reconnut une qualité : Elle n’avait jamais égaré personne dans le désert. Peut-être même servait-elle de Ghaffara, guide, à certaines caravanes, à leur insu, le plus souvent.

On prétendait que toute évocation, même minime, de son personnage ou de son nom portait malheur. C’est la raison pour laquelle aucun poète, aucun historien, aucun géographe, aucun fquih ne la signala. Elle reste encore de nos jours enveloppée de silence et de mystère. Quand les voyageurs et les pèlerins entendaient ses murmures dans les filets des vents, dans le chuchotement des grains de sable ou à travers les échos des rochers, ils faisaient les sourds et rabaissaient leur coiffe sur leurs oreilles.
Quand on en parlait, c’était par allusions, par allégories ou symboles. On a essayé de provoquer des confusions avec la  Laila, la muse de Qaîs. Parfois, on lui prêtait les caractéristiques de Bouthaina, le grand amour de Jamil, ou celles de Abla, l’égérie de Antara , parfois celles de 'izza, l'inspiratrice de Kothaîr. On lui attribuait des noms multiples pour semer le trouble ou bien parce que tout le monde était dans le brouillard ou ne l’invoquait que dans son for intérieur, dans ces rêves éveillés, dans ces cauchemars, dans ses labyrinthes personnels. Tout cela faisait régner une ambiguïté fantasmagorique autour d’elle et surtout autour de son nom, entretenue par les absences et les silences.

Moi, je suis convaincue qu’elle s’appelait Laila, car s’était la vraie Laila. C’était elle qui rendit fou le poète errant, le poète qui dispersait ses émotions et sa raison à travers les dunes et les rochers de la péninsule arabique, du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Sa cousine n’était qu’un voile, une façade, un prétexte, un alibi pour pouvoir la chanter à haute voix.
En fait, je vais vous confier un secret : son véritable nom était : Lilia, nom doux et terrifiant à la fois, mais ça, personne ne le sait. Moi, j’ai su le lire, car Lilia, n’en était pas avare. Elle le criait sur les toits, sur les vents,sur les réverbérations du soleil en feu, sur les paroles qui passaient par là, sur quelques rires distraits, en écho à un Nâî égaré,  sur les sables mouvants, sur tout ce qui bougeait…et même entre les lignes de certains manuscrits anciens. Mais on s’obstinait à ne pas le saisir, par superstition.

Et comme la Qandisha de nos grottes familières, Lilia aussi attiraient les jeunes gens, et même les moins jeunes. Seulement pour les égarer, elle avait un style bien à elle : Elle leur demandait de tenir sa chevelure derrière  la tête et de la soulever…et c’était alors que le charme opérait. Ce geste les faisait éclater de rire…et leur rire grandissait, grandissait à n’en plus finir. Et ils succombèrent.
Devenaient-ils fous ? Se perdaient-ils dans leur passion ? Mourraient-ils subitement ou lentement ? Ou bien redevenaient-ils plus joyeux, plus allègres, réjouis d’eux-mêmes et du monde ? Personne n’osa rien raconter à ce propos, et je ne sais pas plus que vous.

Lilia, n’existe plus. On aurait pu lui soutirer un demi-aveu. Mais, elle  n’est plus là. Vous vous en doutiez bien. Et même si elle existait encore, la vision de sa nuque dénudée ne réjouirait plus personne. Nos jeunes gens regardent ailleurs. Vers d'autres rives. Et les rêves se perdent entre les tchats creux, les clics froids, les barques de l’exil, ou sous les capuches de fantastiques houris…

Naima Benabdelali

lundi 31 mars 2014

les espadrilles de Cendrillon




Les espadrilles de Cendrillon

 Elle se faisait appeler Sousou, mais on voulait la surnommer Cendrillon. Elle était d’une famille recomposée et sa belle-mère la destinait à faire la cuisine et le ménage.
  Lorsque cette dernière lui présenta son tablier, elle le déchira en mille morceaux et le lui jeta à la figure. Pas question qu’elle se mette en présence d’un four, quel qu’il soit .D’ailleurs, elle n’aimait pas les repas faits maison. Elle préférait les pizzas Hurt et les Macdonald.
  Son idole du moment était Shakira. Elle assista à son show à l’occasion du festival Mawazinze. Shakira était super cool. Tout le monde y était super. Le top des tops !!! Waaw !! Je vous dis pas !!! Elle était heureuse de danser et de faire la folle toute la nuit. Wé, super, surtout qu’elle avait les cheveux en l’air et tout et tout !!! Tout ça, à l’insu de sa belle-mère qui était obligée de garder le foyer. D’ailleurs de quoi je me mêle !!! je suis majeure ou presque, plutôt presque que majeure, pas grave… mais vaccinée, tout de même, non ?? Après tout, c’est ma vie à moi,,,et j’en fais ce que je veux, non ??? La vieille n’a qu’à s’occuper de ses deux filles, voilées, ou presque,,,en tout cas démodées, has been… ou presque,,,Je m’en fiche,,,
 Cendrillon s’était bien amusée, c’était l’essentiel, super bien. Elle ne rencontra personne dans ce monde fou, même pas le prince charmant. Elle s’en foutait comme de ses premières espadrilles.
  Pour cette soirée, elle avait acheté de nouvelles espadrilles qu’elle avait enlevées pour faire comme les autres filles qui dansaient pieds nus. Et pour faire comme tout le monde, elle avait enlevé bien d’autres choses. C’était cool !! waw !! Vraiment chouette. Je vous dis pas !!! En fin de soirée, elle avait tout égaré, y compris les chaussures, mais pas la peine de chercher : trop de pieds qui sautaient et sursautaient sur le sol.
 Comme le veut le conte, le prince en trouva une, et comme c’était un prince archaïque  et fétichiste, il fut pris de vertige à la pensée du petit pied encore enfantin qui avait chauffé ce mini soulier. Le ciel s’ébranla, la terre  tressauta, la montagne tremblota, la plaine cahota, la rivière crépita et les sbires du prince trouvèrent  l’oiseau au petit pied, qui fut, sur le champ, invité au grand palais. Et comme la Sousou avait l’habitude de ne renoncer à aucune aventure ou plaisir, elle s’y rendit ..pour s’amuser un bon coup et pour avoir des choses à raconter sur Facebook. Elle chevaucha sa moto  à la conduite numérisée, mit son casque GPS et alla gaiment cliquer à la porte du grand prince.
  Elle croyait se heurter à une porte, elle en heurta 36. Elle pensait avoir affaire à un portier, elle en rencontra 36 000. Tout cela l’amusa, rien de plus. Et tout le décor, et le tralala et tout le cinéma et tous les scénarios de Séries historiques, et tout et tout…Je vous dis pas !! Cela éclatait de partout, ça chatoyait, ça brillait, ça tapait à l’œil, mais ça ne l’impressionnait pas trop. Trop kirch à son goût, trop démodé,,,
 Elle se perdit un peu dans les immensités et son GPS, ne lui fut d’aucun secours. Heureusement que des mains clémentes la déposèrent  à côté du divan princier. Elle accepta tout le tralala, le protocole, la solennité, l’ostentation, l’étalage de richesse et toute la frime et le m’as-tu vu du prince. Elle était même sur le point de lui demander de lui dessiner un mouton. Seulement, lorsqu’il lui présenta quelques petits fours, elle y sentit une odeur bizarre, une odeur de pétrole, ou d’essence. Elle détala de toutes ses jambes en laissant ses nouvelles chaussures. Ce fut alors qu’elle regretta ses petites espadrilles….Elles contenaient une petite puce électronique qui lui aurait permis de quitter facilement ce labyrinthe palatin et l’auraient déposée juste en face de sa page facebook !!!

Naima Benabdelali

dimanche 30 mars 2014

Krissa

Krissa

Une amie à moi, une amie de longue date me raconta l’anecdote suivante :
« Lorsque ma mère et ma grand-mère, les éternelles complices, désiraient parler de quelque chose de particulier en notre présence, elles prenaient un malin plaisir à brouiller leur conversation en utilisant un code secret. Ce code consistait à insérer deux mots étranges dans des phrases banales. Ces mots étaient « Krissa » et « karkouss ». Ces mots ne signifiaient rien du tout mais leur répétition et leur sonorité rendaient leurs phrases incompréhensibles pour nous autres, non-initiés.
Par exemple lorsque ma mère voulait dire à ma grand-mère : « je suis allée au bain », elle truffait ses paroles de krissa et ça donnait : « je krissa suis karkouss allée krissa au bain karkouss ». Nous n’entendions que des sons en K R S qui se succédaient rapidement. Elles parlaient vite sans accros, sans hésitation et on avait l’impression qu’elles s’exprimaient en une langue autre. On trouvait cela drôle, étrange, agaçant, curieux et même merveilleux selon les circonstances. Cela nous faisait parfois rêver à d’autres mondes plus ou moins réels, plus ou moins tortueux, à des tribus amazoniennes, à des animaux baroques émettant des bruits bizarres.
Au début, cela nous intriguait, mais à la longue, nous ne prêtions plus attention à ces cocasseries, tant que cela ne nous concernait pas.

Petit-à-petit nous nous apercevions que grand-mère utilisait cette excentricité de langage de plus en plus souvent et avec tout le monde, pas seulement avec sa fille. Ce fut alors que personne ne comprit plus rien. Ma mère essayait de saisir le sens de ces paroles, puisque ‘elle détenait la clé du code secret, mais avec de plus en plus de difficultés. La nouvelle jacasserie de grand-mère brouillait tous les codes et signaux, comme si elle ne conversait qu’avec elle-même. Ma mère, championne des détournements et des demi-mots, se trouvait dépassée et cela l’inquiétait. Elle ne disait rien mais le désarroi se lisait dans ses traits et dans les regards prolongés qui gratifiaient grand-mère, regards appuyés, interrogatifs et comme disant parfois : « Ne joue pas ce petit jeu avec moi ! ».

Le trouble de ma mère éclata au grand jour lorsque ma grand-mère bannit de son langage tous les termes de notre chère Darija pour ne plus utiliser que des « krissa » et des « karkouss »et tout chez elle se nommait ainsi. Ce qui était encore plus surprenant, c’était qu’elle gardait le même ton quelque soient les circonstances, toujours le même rythme chantonnant, ronronnant, et on ne pouvait deviner si elle était contente , en colère, contrariée ou satisfaite qu’à l’expression de son visage et à l’éclat de ses yeux ; et on ne savait jamais si elle s’amusait ou bien si elle était sérieuse, mais on s’est habitué à ces mots creux, comme on s’habitue aux miaulements d’un chat , et un nouveau style de communication s’établit dans la famille. Les mots en KRS abondaient et envahissaient nos conversations et nos bavardages, parfois sur le ton de l’amusement, si on voulait suppléer à un mot manquant, rectifier un lapsus, ou lorsqu’on était pressé ou pour n’importe quelle nécessité de langage, et on entendait souvent des krissa par- ci des karkouss par-là. Grand-mère krissait à n’en plus finir, mon frère karkoussait et moi aussi je krissais, karkoussais. Un krissa j’ai karkoussais en karkoussant… »

Et mon amie continuait ainsi son récit. Je la regardais, bouche bée, les yeux écarquillés, les oreilles en pointe, et elle continuait sur sa lancée en krissant, karkoussant sur le ton de la confidence : krissa, karkoussa ..etc

Je ne vous dis pas, krissa, waaw, karkoussa…J’ai mis un temps pour comprendre que c’était krissa contagieux karkouss. Je me sauvai krissa, à toute karkouss allure laissant mon amie courir derrière moi voulant à tout prix krissa terminer karkouss l’histoire de sa grand-mère krissa…
J’ai sauté dans ma voiture qui au premier coup d’accélérateur s’est mise à krisser . le klaxon lui aussi karcoussa. Je freinai et les pneus se mirent à krisser . Et voilà  le portable qui sonne. J'ai dit:"Allo!" Et on me répondit:" Ici Karkouss". Ne tenant plus, je le krissa violemment contre le siège et il karkoussa de plus belle…J’ai dû prendre le train et le voilà qui krissa lui aussi krissa..krissa..krissa ..krissa...

Je me suis laissée bercer par le ronronnement du train en pensant que le lendemain je prendrai le micro devant quelques centaines d’étudiants, faisant les cent pas en face du tableau en répétant pendant deux bonnes heures : « Krissa, karkouss.. " et que eux, laborieusement, solennellement, dans un silence sanctifié, prendront des notes en inscrivant sur des pages et des pages : krissa, karkouss, krissa, karkouss comme des talismans infinis.

Naima Benabdelali