jeudi 28 mai 2015

le fou rire du Fqih




Le fou rire du fqih

Durant nos randonnées buissonnières, nous passions, Myriam ma copine, et moi, près d’un grand mur. Un mur vieux comme le temps, sinon plus. Un mur de pierres, de grosses pierres disposées en quinconce, agglomérées à l’aide d’argile rouge, un mur d’au moins un mètre d’épaisseur. Eaux et vents jouant leurs jeux, ils dénudèrent les blocs çà et là, à tel point que par endroits, on distinguait plus les trous que les pierres.
  C’était notre mur. On s’y adossait pour raconter les choses et les êtres. Bavardages infinis de petites filles plus naïves qu’espiègles.
  Ce qui nous intriguait, nous fascinait, nous charmait dans ce mur, c’était les papiers soigneusement pliés ou carrément froissés qui peuplaient ses trous. A chaque occasion, on inventait une explication à ces bouts de papier. Un jour c’était des vœux qu’on y inscrivait et qu’on confiait au mur pour les exaucer. Le lendemain c’était des incantations ou des prières...
 Myriam disait parfois, sans le penser vraiment(en ces temps-là, nous deux , on pensait rien de vraiment. Tout était en suspens), que le mur était la demeure d’une sorcière. Moi, juste pour la contredire, j’affirmais dur comme fer qu’il était habité par des revenants. Un après-midi, on s’était mises d’accord que c’était la taverne du diable et de ses enfants. C’était la raison pour laquelle il était craint et vénéré et qu’on glissait des secrets dans ses trous. Tout le monde sait qu’il existe des secrets qu’on ne confie qu’au Diable ou à sa femme.
Plus tard, Myriam m’assurait que c’était impossible.
__ Pourquoi impossible ?
__ Car le diable ne sait pas lire, répondit-elle l’air triomphant.
__ Ses enfants le savent, eux.
__ Non ! Pas d’école pour les diablotins.
__ Les diables sont malins. Ils n’ont pas besoin d’étudier.
__ Ce ne sont pas les diables qui sont malins mais les djinns.
__ Non, les Djinns ne sont que des serviteurs bébêtes. Ils ne savent qu’obéir aux ordres automatiquement. Si tu avais une bague magique, ils satisferaient tes désirs sans réfléchir.
__ Si j’avais une bague magique, je rentrerais dans ce mur pour dénicher ses secrets.
__ Tu sais, pas besoin de bague pour ça. Il nous suffirait de déplier ces papiers et de lire, lire, lire…
__ Et on saurait ce qui se trame dans notre petite cité cachotière, pleine de chuchotements et de cris étouffés.

On rigolait. Il n’était nullement question pour nous de déloger le moindre petit bout de feuille, sinon quelque chose nous tomberait sur la tête. Trop d’enchantement enveloppait ce mur à nos yeux.
__ Ces papiers sont des talismans. C’est pour se protéger ou protéger ses enfants contre une maladie, un échec, un retour de fortune...
__ Ou pour détourner son mari d’une maitresse trop belle.
__Ha ! Ha ! Ha !!!
__ Ou bien ce sont des mauvais sorts, des envoûtements…
__Non, les envoutements ne circulent pas par écrit.
__Comment alors ?
__par voie orale, ou bien par un habit, des chaussures… En plus il faut une baguette.
__Ha ! Ha ! Ha !!

De jour en jour nos explications se superposaient sans s’exclure. On a fini par attribuer tous les qualificatifs à notre mur et tour à tour, il devient méchant, gentil, hargneux, vaniteux, envieux, vindicatif, tolérant, bienveillant, insolent, secourable…Tout cela ne nous empêchait nullement de nous y accouder, mais sans jamais effleurer ses écritures saintes.
__Je vais te dire quelque chose : ces papiers qui ornent  ces vieilles pierres, c’est juste pour leur donner un peu de vie, une certaine chaleur, une compagnie.
__Alors, je te propose quelque chose.
__ Je parie que c’est encore une de tes idées bizarroïdes.
__ Oui !! Je te propose de faire du collage sur le mur. On va déchirer des magazines et recouvrir le mur de photos.
__Puisque le mur aime les papiers, on lui en donnera, jusqu’à saturation.
__ Tu crois que c’est faisable ?
__ Non, bien sûr
__Pourquoi ?
__ Dans les magazines, il y a parfois des images plus ou moins osées.
__ Ha ! Ha ! Ha !!
__On scandalisera la petite Médina traditionaliste et renfrognée.
__ Il y en a qui vont aimer.
__Ha ! Ha ! Ha !
__On collera juste les papiers  des trous. On les étalera au grand jour. Finis les cachotteries !
__ Ha ! Ha !
__ le mur serait donc un mur à messages, le mur des amoureux…

Pendant que nous bavardions  ainsi, comme à l’accoutumée, une feuille soigneusement pliée glissa de son trou et atterrit à nos pieds.
Sidérées !!
Déconcertées !!
Silence !!
Un grand silence.
Comme celui que provoquerait un pet de grand-père !!!
Puis :
Ressaisissement.
__ C’est peut-être un message pour toi.
__ Un amoureux ?
__ Un rendez-vous !!
__Ha ! Ha !
Alors que nous balancions entre la folie du rire et la majesté sanctifiée du sérieux, le fqih de la médina passa.
On l’appelait Fqih Haddad. Il était très vénéré et jouissait d’une aura et d’un grand prestige. Tout le monde respectait son immense savoir. On le consultait en matière de droit canonique, surtout dans le domaine du mariage et des relations conjugales. Des petits malins s’amusaient à l’appeler «  Fqih pas de honte en matière de religion ». Phrase qui collait à lui et qu’il ne cessait de  répéter car elle lui servait de sésame qui ouvrait toutes les portes, lui permettant de répondre sereinement aux questions les plus intimes, les plus indiscrètes.
 D’autres petits malins l’appelaient le fqih pantin. Ses membres étaient trop frêles et courts et il forçait la gesticulation, comme pour compenser cet handicape. On avait l’impression qu’il se dispersait en marchant, raison pour laquelle on laissait beaucoup d’espace autour de lui. Il avait un tarbouche rouge- grenat, une belgha ocre-jaune, une djellaba couleur foncée sous laquelle on distinguait une amplitude de blancheur brodée à l’ancienne et qui ne demandait qu’à flotter en l’air.
 
Le fqih s’est mis à nous dévisager, les yeux remplis de questions. Nous ne savions quoi répondre. Pas de mots, pas de rires, pas même de sérieux. Plus rien. J’évitais délibérément le regard de Myriam, qui à son tour fixait le vénérable pantin. A un moment, j’ai baissé les yeux vers le bout de papier à nos pieds.
__ C’est ça qui vous abasourdit.
__ Oui…
__Il est tombé d’un trou du mur.
Le fqih le prit hardiment et le déposa dans le mur.
Rien n’arriva !! Rien !!
Il n’a pas été transformé en insecte boiteux, ni en ver de terre couvert d’épines, ni en crapaud quémandant un baiser. Rien ! Il ne s’est même pas affalé par terre, ni monté au ciel. Il n’est devenu ni rouge, ni bleu, ni oranger, ni même un superhéros !!! Même ses petits membres n’ont pas poussé.
 En nous regardant, en nous scrutant, le fqih partit d’un grand éclat de rire. Un rire gigantesque comme provenant d’une caverne, d’un écho, d’une tanière. Nos yeux écarquillés l’amusaient tellement, et puis notre posture d’automates en panne, puis nos cheveux qui peinaient à se hérisser, nos bras serrant trop fort nos cartables.
__ Vous savez quoi, ces bouts de papier ?
Des petits « non » sifflaient à peine, sans même l’aide de nos têtes figées.
__Je vais vous expliquer.
Et il nous expliqua, nous expliqua, longuement, patiemment, comme seul un vrai fqih sait le faire, à grand renfort de citations, de versets, de hadiths…
 Des gesticulations, des mimiques, des jeux de tarbouch, des jeux de balgha, des jeux de djellaba…
 On avait tout compris, ou presque. Plutôt presque que tout. On avait surtout compris qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat : ces bouts de papier contenaient des écritures en arabe, langue sacrée, car langue du Coran. Chaque fois qu’un passant trouvait sur le sol une feuille avec des caractères  arabes, il la ramassait, la pliait et la confiait au mur pour qu’on ne la foule pas des pieds. C’était juste par respect pour la langue, pour l’écrit et non pour leur signification. Ce qu’on vénérait, ce n’était pas le mur, mais les mots. En fait, ce n ‘était même pas les mots mais les lettres.
__ Qui pourrait nous certifier qu’il n’y a aucun lien entre les lettres et le mur, demanda Myriam toujours pas résignée de perdre un certain enchantement et un halo de mystère.
__Peut-être que pendant la nuit, elles sortent de leur trou et viennent hanter le mur et le submerger de sens.
__Ou de danses...
__Ha ! Ha ! Ha !!!

__ Tu sais, Myriam, tous ces trous dans la pierre, ce sont les lettres qui les ont creusés ...pour y loger leurs propres mots.
 __ Je n'aime pas trop quand tu sembles trop sérieuse .
__ C'était juste pour essayer de replâtrer ce qu'a détruit le fqih..
__ Tu veux dire que nos lettres à nous sont plus fortes que les mots du fqih.
__ Oui, mais, lui, il ne le sait pas, murmura-t-elle dans mes cheveux.

Naima Benabdelali

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