mercredi 30 décembre 2015

couple

On dirait qu’il ne peut vivre sans zappeur. Pourtant il ne sait jamais où l’a mis. Il le trimballe partout, au salon, entre les meubles, dans la cuisine, entre les appareils éléctroménagers.Il veut répondre au téléphone, il veut aller au frigidaire, il l’emporte avec lui. Il le pose quelque part pour libérer sa main et ne le retrouve plus. Il passe plus de temps à le chercher qu’à l’utiliser..

Elle connait ses moindres gestes. Elle les anticipe .Suffit-il de quelque neuf années de mariage pour que l’autre devienne prévisible, lisible, clair, transparent..Il ne sait jamais où il a mis ses clés, son portable, ses espadrilles, son parapluie, toutes ses petites affaires… Il ne les met jamais à leur place, et passe son temps à les chercher vainement .Elle, elle sait toujours. Non pas parce qu’elle l’a vu faire, mais parce qu’elle a deviné ses gestes successifs. Quand il vient vers elle arborant un air meurtri de chien à moitié écrasé, elle comprend sa détresse de petit enfant qui a perdu sa mère, alors qu’il n’a égaré qu’un zappeur entre les coussins..
Comme il oublie systématiquement d’allumer le gaz avant de se déshabiller pour prendre un bain. Elle sait qu’il va l’appeler deux ou trois minutes plus tard…Elle vient toujours à son secours parce qu’elle flaire les étapes de son comportement.
Cependant, il y a des choses qu’il n’oublie jamais. Ceux-là aussi, elle les prévoit.

Ce matin, il lui prépare son café et ses toasts comme tous les jours, avec sa minutie coutumière. Elle est assise sur l’accoudoir de la chaise le regardant faire. Elle aime suivre ses gestes quotidiens car elle pressent leur déroulement à l’avance ; et puis cette manière qu’il a d’être dans ce qu’il fait, entièrement absorbé, la fascine .Ils échangent très peu de mots ; mais chacun d’eux est entièrement conscient de la pesanteur de la présence de l’autre, comme faisant partie de lui-même. Pas une sorte de communion, ni de complicité ; peut-être l’habitude ou la disponibilité à l’autre. Et elle se demande pourquoi lui, ne soupçonne jamais ses gestes à elle, ses paroles, ses réactions. Elle reste compacte, dense. Peut-être trop subtile pour lui .En tout cas impénétrable.
Elle, elle lit en lui. Sa manière de se déplacer, de tenir son verre, de mordre son toast, de mâcher ou plutôt de mastiquer.. Elle aime sa lenteur. Il prévoit tout à l’avance. Avec minutie, et se donne le temps. Cela enveloppe ses gestes, son être, d’une profonde sérénité .A force de l’observer, de vivre à ses côtés, elle a appris comment il fonctionne. Se doute-t-il de quelque chose ? Rien n’est moins sùr.Elle n’est jamais trop insistante. Cela fait partie de leur être ensemble. Elle est si aimable, si facile à vivre .Sans trop d’exigence, sauf d’une certaine dose de liberté, qu’elle consent également à l’autre.
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Alors qu’il prépare ses toasts, elle sait pertinemment qu’il va lui poser une question. Elle l’attend. Une question sous forme de sollicitation. A propos de sa belle-mère qui désirerait sa compagnie pour passer le weekend à la ferme. Il est entrain de ruminer sa phrase d’introduction pour ne pas avoir l’air de lui forcer la main. Elle le regarde et s’étonne que rien ne sorte de sa bouche. Elle prévoit de ne pas refuser, et devine à l’avance la tendresse de ses gestes pour exprimer sa gratitude.

Il ne dit rien, concentré sur ses toasts comme si sa vie en dépendait. Elle reste pensive ; un peu perplexe.
_ j’ai quelque chose de très important à te dire !!!
IL prononce cela comme s’il le mâchait, et d’un ton si solennel, si inhabituel qu’elle se retrouve sans savoir comment, assise sur sa chaise et non plus sur l’accoudoir.
_je.. hh nehh . .sais. .comment t’expliquer.
Et après un laps de temps qui parait éternel..
_Cela fait cinq mois que j’ai fait la connaissance d’une autre femme…Et cela peut remettre en question la continuité de notre couple.
Elle ne dit rien. Trop bouleversée .Non pas parce qu’elle n’envisage pas de vivre sans lui, ou qu’elle en soit amoureuse. Ce qui la secoue, c’est qu’elle était persuadée de vivre avec un homme prévisible en tout point. Elle croyait lire en lui comme dans un livre ouvert. Le livre était ouvert, mais la langue n’était pas la sienne.

JE vivais avec un inconnu..Donc je ne perds rien ni personne, se dit-elle.