Rêve N° 16
Le rêve de la Belle au Bois Dormant
Elle avait dormi très longtemps. Le grand sommeil. Peut-être le plus grand de tout les temps réels et imaginaires. Paradoxalement, elle n’a pas fait beaucoup de rêves. Non, non ! Un seul rêve capta tout son grand sommeil et l’occupa pendant une éternité de temps.
Elle était assise dans le vaste jardin du palais paternel, à même la pelouse. Dans cet infini, tout lui semblait sans bornes, même son propre corps. Sa robe blanche formant comme une large fleur contrastant délicatement avec l’intensité de la verdure du gazon.
Elle ne regardait rien et respirait tout .Contente d’être, d’être là. Unique, singulière et ne faisant qu’un avec l’immensité ambiante. Et voilà qu’elle vit près d’elle quelque chose d’étincelant. Une petite chose, minuscule à se fondre dans l’herbe. Une aiguille. Une aiguille sans fil. Et qui bouge, s’achemine vers l’ailleurs. Elle n’était pas seule ; mais suivie par une autre, puis une autre…encore et encore. Des dizaines, des centaines, des milliers d’aiguilles en queue leu leu, debout sur le gazon, se dandinant. D’abord en ligne droite, puis en ronds parallèles, puis se mettent à exécuter des figures, des scènes, des performances magiques, en cadence , comme obéissant à une musique interne, inaudible. Le spectacle était fascinant, digne des plus grandioses comédies musicales.
Une danse pétillante, vive, alerte, légère, amusante, cocasse, en harmonie avec les reflets du soleil sur les corps agiles des petites aiguilles qui leur conféraient des jeux d’ombre et de lumière de l’ordre du vertige.
Danses lancinante, douces et languissantes à la fois. Pleines d’énergie et de mouvements. Se couchant sur l’herbe puis surgissant comme des jets d’eau confondant verticalité et horizontalité, courbes et lignes brisées.
Les scènes incarnaient les vents errant vers les cieux, les vagues grimpant en concours, les houles en réserve de lumière, des iles innocentes et endormies, des ouragans moqueurs, des volcans rieurs, des soleils en majesté, des lunes en nudité. Tout cela s’éparpillait, éclatait et se regroupait, en ordre- désordre aspirant à une fraternité avec les étoiles.
La Belle ne pouvait en détacher les yeux. Elle s’était même oubliée ; Il lui semblait devenir une aiguille elle aussi. Intégrée. Absorbée. Complètement bue. Avalée par ces tourbillons de scintillements aux cadences paradisiaques et infernales.
Hallucinée, illuminée, entrainée, elle tendit la main , prit une aiguille, la déposa dans le creux de sa paume et la contempla en disant : Quelle innocence de fourmi solitaire. L’aiguille sauta sur son doigt et le piqua.
Ce fut comme un signal à toutes les autres. Et chacune y alla de sa petite piqure. Une piqure des bouts des lèvres, comme un baiser furtif, comme une révérence. La révérence d’une épine.
Quelques gouttes de sang sur la blancheur immaculée de la robe.
La Belle resta ahurie. Comme pétrifiée. Ne cria pas, n’appela pas, et se laissa enchainée par cette immense orgie de petits viols.
Les aiguilles s’affairaient machinalement, comme obéissant à un ordre interne, puis tombèrent épuisées, l’une après l’autre, formant comme un tapis ivre aux pieds de la princesse. Sorte de cadavres scintillants, abattus, comme vidés de leurs substance, comme si elles avaient donné jusqu’à leur essence.
La Belle déchira alors un large pan de sa robe, l’étendit sur la pelouse et se mit en devoir de ramasser ces petits corps inertes, totalement soumis à sa volonté. Elle ramassa, ramassa, entassa, regroupa, déposa sur la soie tendue….et elle ramasse encore. Cela dura longtemps, longtemps. Un long rêve pour un long sommeil…à tel point qu’il lui semblait que plus elle en ramassait, plus il y en avait, plus elles surgissaient, d’ici, de là, de là-bas, d’ailleurs et de nulle part …
Et dire qu’on voulait justement la préserver des piqures d’aiguilles !!!
Naima Benabdelali
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