Le fou rire du fqih
Durant nos randonnées buissonnières, nous passions, Myriam ma copine,
et moi, près d’un grand mur. Un mur vieux comme le temps, sinon plus. Un
mur de pierres, de grosses pierres disposées en quinconce, agglomérées à l’aide
d’argile rouge, un mur d’au moins un mètre d’épaisseur. Eaux et vents jouant
leurs jeux, ils dénudèrent les blocs çà et là, à tel point que par endroits, on
distinguait plus les trous que les pierres.
C’était notre mur.
On s’y adossait pour raconter les choses et les êtres. Bavardages infinis de
petites filles plus naïves qu’espiègles.
Ce qui nous intriguait,
nous fascinait, nous charmait dans ce mur, c’était les papiers soigneusement
pliés ou carrément froissés qui peuplaient ses trous. A chaque occasion, on
inventait une explication à ces bouts de papier. Un jour c’était des vœux qu’on
y inscrivait et qu’on confiait au mur pour les exaucer. Le lendemain c’était
des incantations ou des prières...
Myriam disait
parfois, sans le penser vraiment(en ces temps-là, nous deux , on pensait rien
de vraiment. Tout était en suspens), que le mur était la demeure d’une
sorcière. Moi, juste pour la contredire, j’affirmais dur comme fer qu’il était
habité par des revenants. Un après-midi, on s’était mises d’accord que c’était
la taverne du diable et de ses enfants. C’était la raison pour laquelle il
était craint et vénéré et qu’on glissait des secrets dans ses trous. Tout le
monde sait qu’il existe des secrets qu’on ne confie qu’au Diable ou à sa femme.
Plus tard, Myriam m’assurait que c’était impossible.
__ Pourquoi impossible ?
__ Car le diable ne sait pas lire, répondit-elle l’air
triomphant.
__ Ses enfants le savent, eux.
__ Non ! Pas d’école pour les diablotins.
__ Les diables sont malins. Ils n’ont pas besoin d’étudier.
__ Ce ne sont pas les diables qui sont malins mais les djinns.
__ Non, les Djinns ne sont que des serviteurs bébêtes. Ils
ne savent qu’obéir aux ordres automatiquement. Si tu avais une bague magique,
ils satisferaient tes désirs sans réfléchir.
__ Si j’avais une bague magique, je rentrerais dans ce mur
pour dénicher ses secrets.
__ Tu sais, pas besoin de bague pour ça. Il nous suffirait
de déplier ces papiers et de lire, lire, lire…
__ Et on saurait ce qui se trame dans notre petite cité cachotière,
pleine de chuchotements et de cris étouffés.
On rigolait. Il n’était nullement question pour nous de
déloger le moindre petit bout de feuille, sinon quelque chose nous tomberait
sur la tête. Trop d’enchantement enveloppait ce mur à nos yeux.
__ Ces papiers sont des talismans. C’est pour se protéger ou
protéger ses enfants contre une maladie, un échec, un retour de fortune...
__ Ou pour détourner son mari d’une maitresse trop belle.
__Ha ! Ha ! Ha !!!
__ Ou bien ce sont des mauvais sorts, des envoûtements…
__Non, les envoutements ne circulent pas par écrit.
__Comment alors ?
__par voie orale, ou bien par un habit, des chaussures… En
plus il faut une baguette.
__Ha ! Ha ! Ha !!
De jour en jour nos explications se superposaient sans s’exclure.
On a fini par attribuer tous les qualificatifs à notre mur et tour à tour, il devient
méchant, gentil, hargneux, vaniteux, envieux, vindicatif, tolérant,
bienveillant, insolent, secourable…Tout cela ne nous empêchait nullement de
nous y accouder, mais sans jamais effleurer ses écritures saintes.
__Je vais te dire quelque chose : ces papiers qui
ornent ces vieilles pierres, c’est juste
pour leur donner un peu de vie, une certaine chaleur, une compagnie.
__Alors, je te propose quelque chose.
__ Je parie que c’est encore une de tes idées bizarroïdes.
__ Oui !! Je te propose de faire du collage sur le mur.
On va déchirer des magazines et recouvrir le mur de photos.
__Puisque le mur aime les papiers, on lui en donnera, jusqu’à
saturation.
__ Tu crois que c’est faisable ?
__ Non, bien sûr
__Pourquoi ?
__ Dans les magazines, il y a parfois des images plus ou
moins osées.
__ Ha ! Ha ! Ha !!
__On scandalisera la petite Médina traditionaliste et
renfrognée.
__ Il y en a qui vont aimer.
__Ha ! Ha ! Ha !
__On collera juste les papiers des trous. On les étalera au grand jour.
Finis les cachotteries !
__ Ha ! Ha !
__ le mur serait donc un mur à messages, le mur des amoureux…
Pendant que nous bavardions
ainsi, comme à l’accoutumée, une feuille soigneusement pliée glissa de
son trou et atterrit à nos pieds.
Sidérées !!
Déconcertées !!
Silence !!
Un grand silence.
Comme celui que provoquerait un pet de grand-père !!!
Puis :
Ressaisissement.
__ C’est peut-être un message pour toi.
__ Un amoureux ?
__ Un rendez-vous !!
__Ha ! Ha !
Alors que nous balancions entre la folie du rire et la majesté sanctifiée
du sérieux, le fqih de la médina passa.
On l’appelait Fqih Haddad. Il était très vénéré et jouissait
d’une aura et d’un grand prestige. Tout le monde respectait son immense savoir.
On le consultait en matière de droit canonique, surtout dans le domaine du
mariage et des relations conjugales. Des petits malins s’amusaient à l’appeler «
Fqih pas de honte en matière de religion ». Phrase qui collait à lui et qu’il
ne cessait de répéter car elle lui
servait de sésame qui ouvrait toutes les portes, lui permettant de répondre sereinement
aux questions les plus intimes, les plus indiscrètes.
D’autres petits
malins l’appelaient le fqih pantin. Ses membres étaient trop frêles et courts
et il forçait la gesticulation, comme pour compenser cet handicape. On avait l’impression
qu’il se dispersait en marchant, raison pour laquelle on laissait beaucoup d’espace
autour de lui. Il avait un tarbouche rouge- grenat, une belgha ocre-jaune, une
djellaba couleur foncée sous laquelle on distinguait une amplitude de blancheur
brodée à l’ancienne et qui ne demandait qu’à flotter en l’air.
Le fqih s’est mis à nous dévisager, les yeux remplis de
questions. Nous ne savions quoi répondre. Pas de mots, pas de rires, pas même
de sérieux. Plus rien. J’évitais délibérément le regard de Myriam, qui à son
tour fixait le vénérable pantin. A un moment, j’ai baissé les yeux vers le bout
de papier à nos pieds.
__ C’est ça qui vous abasourdit.
__ Oui…
__Il est tombé d’un trou du mur.
Le fqih le prit hardiment et le déposa dans le mur.
Rien n’arriva !! Rien !!
Il n’a pas été transformé en insecte boiteux, ni en ver de
terre couvert d’épines, ni en crapaud quémandant un baiser. Rien ! Il ne s’est
même pas affalé par terre, ni monté au ciel. Il n’est devenu ni rouge, ni bleu,
ni oranger, ni même un superhéros !!! Même ses petits membres n’ont pas poussé.
En nous regardant, en
nous scrutant, le fqih partit d’un grand éclat de rire. Un rire gigantesque
comme provenant d’une caverne, d’un écho, d’une tanière. Nos yeux écarquillés l’amusaient
tellement, et puis notre posture d’automates en panne, puis nos cheveux qui
peinaient à se hérisser, nos bras serrant trop fort nos cartables.
__ Vous savez quoi, ces bouts de papier ?
Des petits « non » sifflaient à peine, sans
même l’aide de nos têtes figées.
__Je vais vous expliquer.
Et il nous expliqua, nous expliqua, longuement, patiemment,
comme seul un vrai fqih sait le faire, à grand renfort de citations, de versets,
de hadiths…
Des gesticulations,
des mimiques, des jeux de tarbouch, des jeux de balgha, des jeux de djellaba…
On avait tout
compris, ou presque. Plutôt presque que tout. On avait surtout compris qu’il n’y
avait pas de quoi fouetter un chat : ces bouts de papier contenaient des
écritures en arabe, langue sacrée, car langue du Coran. Chaque fois qu’un
passant trouvait sur le sol une feuille avec des caractères arabes, il la ramassait, la pliait et la
confiait au mur pour qu’on ne la foule pas des pieds. C’était juste par respect
pour la langue, pour l’écrit et non pour leur signification. Ce qu’on vénérait,
ce n’était pas le mur, mais les mots. En fait, ce n ‘était même pas les mots
mais les lettres.
__ Qui pourrait nous certifier qu’il n’y a aucun lien entre
les lettres et le mur, demanda Myriam toujours pas résignée de perdre un certain enchantement et un halo de mystère.
__Peut-être que pendant la nuit, elles sortent de leur trou
et viennent hanter le mur et le submerger de sens.
__Ou de danses...
__Ha ! Ha ! Ha !!!
__ Tu sais, Myriam, tous ces trous dans la pierre, ce sont les lettres qui les ont creusés ...pour y loger leurs propres mots.
__ Je n'aime pas trop quand tu sembles trop sérieuse .
__ C'était juste pour essayer de replâtrer ce qu'a détruit le fqih..
__ Tu veux dire que nos lettres à nous sont plus fortes que les mots du fqih.
__ Oui, mais, lui, il ne le sait pas, murmura-t-elle dans mes cheveux.
__ Tu sais, Myriam, tous ces trous dans la pierre, ce sont les lettres qui les ont creusés ...pour y loger leurs propres mots.
__ Je n'aime pas trop quand tu sembles trop sérieuse .
__ C'était juste pour essayer de replâtrer ce qu'a détruit le fqih..
__ Tu veux dire que nos lettres à nous sont plus fortes que les mots du fqih.
__ Oui, mais, lui, il ne le sait pas, murmura-t-elle dans mes cheveux.
Naima Benabdelali