La nuque enchanteresse
Il y a la Qandisha. On la nomme Aicha. Celle que tout le
monde connait dans nos plages et parages. On raconte que telle une mante
religieuse, elle faisait périr ses amants. Certains en devenaient fous.
Peut-être l’étaient-ils déjà avant de la rencontrer. Autrement pourquoi la
rechercheraient-ils ? Pourquoi
iraient-ils vers elle avec joie et enthousiasme, les yeux pleins de désirs et
le cœurs débordant de flammes ? Pourquoi la suivraient-ils aveuglément ?
Il y avait également une autre Qandisha, peut-être son sosie.
Elle ne s’appelait pas Aicha, mais Laila, et rappelait la Laila du grand poète
préislamique, Qaîs. Elle errait dans les ruines, se blottissait sous les
grosses pierres qui abritaient le feu
des voyageurs. Elle déplaçait les ombres caniculaires. On prétendait même qu’elle
commandait les vents de glace qui soufflaient certaines nuits, le fameux
Samoum. Cependant, on lui reconnut une qualité : Elle n’avait jamais égaré
personne dans le désert. Peut-être même servait-elle de Ghaffara, guide, à
certaines caravanes, à leur insu, le plus souvent.
On prétendait que toute évocation, même minime, de son
personnage ou de son nom portait malheur. C’est la raison pour laquelle aucun
poète, aucun historien, aucun géographe, aucun fquih ne la signala. Elle reste
encore de nos jours enveloppée de silence et de mystère. Quand les voyageurs et
les pèlerins entendaient ses murmures dans les filets des vents, dans le
chuchotement des grains de sable ou à travers les échos des rochers, ils
faisaient les sourds et rabaissaient leur coiffe sur leurs oreilles.
Quand on en parlait, c’était par allusions, par allégories
ou symboles. On a essayé de provoquer des confusions avec la Laila, la muse
de Qaîs. Parfois, on lui prêtait les caractéristiques de Bouthaina, le grand
amour de Jamil, ou celles de Abla, l’égérie de Antara , parfois celles de 'izza, l'inspiratrice de Kothaîr. On lui attribuait des
noms multiples pour semer le trouble ou bien parce que tout le monde était dans
le brouillard ou ne l’invoquait que dans son for intérieur, dans ces rêves
éveillés, dans ces cauchemars, dans ses labyrinthes personnels. Tout cela
faisait régner une ambiguïté fantasmagorique autour d’elle et surtout autour
de son nom, entretenue par les absences et les silences.
Moi, je suis convaincue qu’elle s’appelait Laila, car s’était
la vraie Laila. C’était elle qui rendit fou le poète errant, le poète qui
dispersait ses émotions et sa raison à travers les dunes et les rochers de la
péninsule arabique, du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Sa cousine n’était qu’un
voile, une façade, un prétexte, un alibi pour pouvoir la chanter à haute voix.
En fait, je vais vous confier un secret : son véritable
nom était : Lilia, nom doux et terrifiant à la fois, mais ça, personne ne
le sait. Moi, j’ai su le lire, car Lilia, n’en était pas avare. Elle le criait
sur les toits, sur les vents,sur les réverbérations du soleil en feu, sur les paroles qui passaient par là, sur quelques rires distraits, en écho à un Nâî égaré, sur les sables
mouvants, sur tout ce qui bougeait…et même entre les lignes de certains
manuscrits anciens. Mais on s’obstinait à ne pas le saisir, par superstition.
Et comme la Qandisha de nos grottes familières, Lilia aussi
attiraient les jeunes gens, et même les moins jeunes. Seulement pour les
égarer, elle avait un style bien à elle : Elle leur demandait de tenir sa
chevelure derrière la tête et de la
soulever…et c’était alors que le charme opérait. Ce geste les faisait éclater
de rire…et leur rire grandissait, grandissait à n’en plus finir. Et ils
succombèrent.
Devenaient-ils fous ? Se perdaient-ils dans leur
passion ? Mourraient-ils subitement ou lentement ? Ou bien redevenaient-ils
plus joyeux, plus allègres, réjouis d’eux-mêmes et du monde ? Personne n’osa
rien raconter à ce propos, et je ne sais pas plus que vous.
Lilia, n’existe plus. On aurait pu lui soutirer un demi-aveu.
Mais, elle n’est plus là. Vous vous en
doutiez bien. Et même si elle existait encore, la vision de sa nuque dénudée ne
réjouirait plus personne. Nos jeunes gens regardent ailleurs. Vers d'autres rives.
Et les rêves se perdent entre les tchats creux, les clics froids, les barques
de l’exil, ou sous les capuches de fantastiques houris…
Naima Benabdelali