jeudi 3 avril 2014

la nuque enchanteresse




La nuque enchanteresse

Il y a la Qandisha. On la nomme Aicha. Celle que tout le monde connait dans nos plages et parages. On raconte que telle une mante religieuse, elle faisait périr ses amants. Certains en devenaient fous. Peut-être l’étaient-ils déjà avant de la rencontrer. Autrement pourquoi la rechercheraient-ils ?  Pourquoi iraient-ils vers elle avec joie et enthousiasme, les yeux pleins de désirs et le cœurs débordant de flammes ? Pourquoi la suivraient-ils aveuglément ?

Il y avait également une autre Qandisha, peut-être son sosie. Elle ne s’appelait pas Aicha, mais Laila, et rappelait la Laila du grand poète préislamique, Qaîs. Elle errait dans les ruines, se blottissait sous les grosses pierres  qui abritaient le feu des voyageurs. Elle déplaçait les ombres caniculaires. On prétendait même qu’elle commandait les vents de glace qui soufflaient certaines nuits, le fameux Samoum. Cependant, on lui reconnut une qualité : Elle n’avait jamais égaré personne dans le désert. Peut-être même servait-elle de Ghaffara, guide, à certaines caravanes, à leur insu, le plus souvent.

On prétendait que toute évocation, même minime, de son personnage ou de son nom portait malheur. C’est la raison pour laquelle aucun poète, aucun historien, aucun géographe, aucun fquih ne la signala. Elle reste encore de nos jours enveloppée de silence et de mystère. Quand les voyageurs et les pèlerins entendaient ses murmures dans les filets des vents, dans le chuchotement des grains de sable ou à travers les échos des rochers, ils faisaient les sourds et rabaissaient leur coiffe sur leurs oreilles.
Quand on en parlait, c’était par allusions, par allégories ou symboles. On a essayé de provoquer des confusions avec la  Laila, la muse de Qaîs. Parfois, on lui prêtait les caractéristiques de Bouthaina, le grand amour de Jamil, ou celles de Abla, l’égérie de Antara , parfois celles de 'izza, l'inspiratrice de Kothaîr. On lui attribuait des noms multiples pour semer le trouble ou bien parce que tout le monde était dans le brouillard ou ne l’invoquait que dans son for intérieur, dans ces rêves éveillés, dans ces cauchemars, dans ses labyrinthes personnels. Tout cela faisait régner une ambiguïté fantasmagorique autour d’elle et surtout autour de son nom, entretenue par les absences et les silences.

Moi, je suis convaincue qu’elle s’appelait Laila, car s’était la vraie Laila. C’était elle qui rendit fou le poète errant, le poète qui dispersait ses émotions et sa raison à travers les dunes et les rochers de la péninsule arabique, du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Sa cousine n’était qu’un voile, une façade, un prétexte, un alibi pour pouvoir la chanter à haute voix.
En fait, je vais vous confier un secret : son véritable nom était : Lilia, nom doux et terrifiant à la fois, mais ça, personne ne le sait. Moi, j’ai su le lire, car Lilia, n’en était pas avare. Elle le criait sur les toits, sur les vents,sur les réverbérations du soleil en feu, sur les paroles qui passaient par là, sur quelques rires distraits, en écho à un Nâî égaré,  sur les sables mouvants, sur tout ce qui bougeait…et même entre les lignes de certains manuscrits anciens. Mais on s’obstinait à ne pas le saisir, par superstition.

Et comme la Qandisha de nos grottes familières, Lilia aussi attiraient les jeunes gens, et même les moins jeunes. Seulement pour les égarer, elle avait un style bien à elle : Elle leur demandait de tenir sa chevelure derrière  la tête et de la soulever…et c’était alors que le charme opérait. Ce geste les faisait éclater de rire…et leur rire grandissait, grandissait à n’en plus finir. Et ils succombèrent.
Devenaient-ils fous ? Se perdaient-ils dans leur passion ? Mourraient-ils subitement ou lentement ? Ou bien redevenaient-ils plus joyeux, plus allègres, réjouis d’eux-mêmes et du monde ? Personne n’osa rien raconter à ce propos, et je ne sais pas plus que vous.

Lilia, n’existe plus. On aurait pu lui soutirer un demi-aveu. Mais, elle  n’est plus là. Vous vous en doutiez bien. Et même si elle existait encore, la vision de sa nuque dénudée ne réjouirait plus personne. Nos jeunes gens regardent ailleurs. Vers d'autres rives. Et les rêves se perdent entre les tchats creux, les clics froids, les barques de l’exil, ou sous les capuches de fantastiques houris…

Naima Benabdelali