l'homme au banc
Parfois je l'appelle l'homme aux pigeons,ou l'homme au parapluie.Il
vient d'on ne sait où;il marche droit,sans arrogance,sans solennité
qu'affichent certains mâles triomphants et sûrs d'eux,,mais sans
humilité non plus.Il donne l'impression d'utiliser son parapluie comme
une canne,,Il se dirige directement vers son banc,toujours le même. Il
sort de sa poche droite un sachet en papier cartonné;l'ouvre de la main
gauche et jette des grains aux pigeons,,,,une fois le sachet vide,il le
remet dans sa poche droite et reprend le chemin du retour,,,On ne fait
pas attention à lui.les gens passent ,,,passent,,et lui aussi.
Pourtant
à plusieurs reprises ,quelqu' enfant vient lui montrer sa toupie
tourbillonnant au creux de sa paume,,un exploit qu'il voudrait
partager,,une fierté qu'il voudrait communiquer. l'homme n'y jette même
pas un regard,,pas le moindre petit sourire encourageant.L'enfant
s'étonne et se dit certainement, au fond de lui-même :
bizarre,,,bizarre,,,
Dans ce quartier dans
chaque homme sommeille une toupie,,difficile d'oublier les vibrations
chatouillant la main,les petites torsions pour garder l'équilibre,la
sensation de placer tout son corps dans ce jouet qui sautille,,,les
autres hommes réagissent. Ils suivent la toupie des yeux;parfois se
lèvent de leurs bancs comme pour saluer le beau tourbillon,,une
complicité s'installent,,,
l'homme au banc,lui,ne
réagit pas.Certains enfants désespèrent,d'autres deviennent plus
entreprenants,et même provocants,,mais sans résultats.Les enfants se
dispersent
avec des regards interrogateurs.
quelques
autres sont intrigués.Vous allez me dire qu'il s'agit des pigeons,et
vous aurez raison.Ils mangent goulûment;ils roucoulent,,,mais ils
doivent sentir quelque chose,,,Peut-être ses gestes saccadés les
dérangent,,,peut-être leur amplitude,,L'homme jette,jette,,poignée après
poignée ,,sans sourire,sans triomphe,sans satisfaction,,sans ces
arrêts contemplatifs,,Les pigeons sentent nos ondes ,et les
répercutent,,,mais pas avec lui.Cela ne les empêche pas de venir
dévorer ces grains,jour après jour.
Puis il y a le marchant de
journaux.Lui aussi est étonné par son comportement.Un homme comme
lui,avec un parapluie,des habitudes si régulières,n'achètent jamais le
moindre journal,pas même un livret de mots fléchés ou de blagues !!! ne
jette même pas un regard pressé sur les titres ou les photos !!! Le
marchant ne connaît pas cette espèce-là !!!
En fait la plus
intriguée de tous ,c'est moi.Je décide de connaître le fin mot de
l'histoire,,ne serait-ce que pour donner une chute à mon
texte,,,,j'entreprends de le suivre,discrètement d'abord ,,puis plus
hardiment,,
J'emprunte son chemin.Première surprise :la grande
régularité de sa démarche,,même cadence,,je suis obligée de me
surveiller pour ne pas éveiller ses soupçons,,,je ne sais pas où il
va,,où il me mène,,,,trop curieuse(comme disait grand'mère) ,,je
continue mon jeu,,l'après-midi est printanier ,,Je regarde le parapluie
qui tape sur le trottoir avec une régularité d'horlogerie,,Il lui sert
certainement de troisième jambe,,l'ouvrirait-il en cas de pluie
torrentielle?? certainement pas !! ,,,mon imagination vagabonde,,et je
marche un oeil sur mon guide ,même si parfois je perds le rythme,,,,
Soudain
,tout s'arrête.Une voiture noire s'ouvre.Une femme en sort et aide le
monsieur à monter,,,,,Je n'ai plus qu'à rebrousser chemin,,essayant
d'avaler une petite déception,,demain,je recommencerais,,,
Pas seulement le lendemain,mais aussi le surlendemain,,,sans raison ,mais aussi sans résultat,,
Je
décide d'utiliser les grands moyens.Je jette mon pantalon aux orties
et je mets une jupe et des talons effilés,,,Au lieu de suivre le
bonhomme,je le précède,,le grand jeu de la séduction,,provocation sur
provocation,,,,
Tout le long du chemin ,rien n'y fait !!!! Désespérant,,irrécupérable,,peine perdue !!
Peut-être
pas pour tout le monde.Arrivée à la voiture noire,,la portière s'ouvre
toute grande.cette fois c'est homme qui en sort et non la femme
habituelle.Il jette un regard sur mes jambes,pas discret,pas furtif,,,A
l'intérieur de la voiture trônent des écrans,des lumières,des
clignotants,des boutons.Matériel de téléguidage,,,
Décontenancée,je
heurte le parapluie derrière moi et pour ne pas tomber je m'agrippe à
son propriétaire,,C'est un robot !!!!! Les robots sont parmi nous,,en
train de se balader dans nos rues,,,,
Je me dépêche de rentrer
chez moi .Un pantalon,des chaussures plates et je me blottis devant ma
petite machine,,j'appuie sur mes boutons,,je me connecte,,je me laisse
téléguider en murmurant dans mon écran d'un air triomphant :'le monde
nous appartient désormais',,,,