vendredi 6 juin 2014

la corde




La corde

Dans les temps les plus anciens, la paix et la prospérité régnaient sur la terre. La nature était généreuse et clémente.  Les Hommes, tous bénis, jouissaient d’un état de justice, grâce à une corde. Une immense montagne trônait dans les environs, une montagne sans début ni fin, trouée en son centre, en haut. Du trou descendait une grosse corde, une corde tissée de mains de maitre, tissée de transparence et d’opacité. Elle était sacrée et vénérée. Honorée de tous, car elle savait dire le vrai et le faux. Elle ne connaissait que cela, mais elle le connaissait bien et jamais elle ne se trompait.
 On lui posait la question dont on voulait vérifier la véracité et trois jours après on revenait. Si le fait ou dire était vrai, la corde descendait jusqu’à un  niveau bien précis, sinon la corde tombait beaucoup plus bas. Ainsi, la corde pouvait-elle rendre des jugements, partager des adversaires, résoudre les litiges entre commerçants, entre époux, entre prêteurs et emprunteurs, et tout le monde se soumettait à son verdict sans jamais le contester. Les chicanes furent abolies par la force des choses et par la pertinence, la rectitude, l’équité et la loyauté de la corde. On considérait son jugent infaillible et irrévocable.

Ce fut ainsi pendant des millénaires. Car, en matière de représentations et de croyances, il faut toujours compter par millénaires. Jusqu’à ce que des petits malins s’amusèrent à introduire un virus dans ce qui servait de disque dur à la corde. Il y a plusieurs relations là-dessus : certains prétendent que c’était les politiciens, des hommes de pouvoirs qui avaient trafiqué le mécanisme interne de la corde, simplement en lui disant les choses et leurs contraires, jusqu’à la perturber. Les autres pensent que c’était les intellectuels qui lui posaient des questions si subtiles qu’elle ne savait quoi répondre. Des questions qui exigeaient des réponses plus élaborées, , des questions dont une partie était vraie et l’autre fausse, des questions à la fois vraies et fausses selon les conditions. La corde qui ne savait que le vrai et le faux, et ne savait pas couper les cheveux en quatre, fut complètement détraquée.
 D’autres affirmèrent que c’était les spéculateurs qui désiraient fausser les jeux de leurs adversaires et du marché. D’autres accusèrent les publicitaires ,d’autres les fabricants de cigarettes.
Finalement, on mit tout sur le dos des journalistes, dont on parlait toujours au pluriel pour brouiller les pistes. On invoqua même la théorie du complot, et pourquoi pas. Plusieurs sigles furent prononcer : comme la MMA, La SBR,,,,et bien d’autres. .
Et la corde n’en faisait qu’à sa nouvelle tête. Elle s’allongeait,  rétrécissait, puis se rallongeait, remontait jusqu’au plafond, redescendait jusqu’à terre, sans signification ni motif. Elle avait perdu son sens et bon sens.
On a tout essayé pour rendre sa bonne forme à la Corde : des G7, des G10, des G20, des G100… On a même été jusqu’au G2. Aucune communauté nationale ou internationale ne put résoudre le problème. On ne savait peut-être pas. Les mauvaises langues disaient qu’on ne voulait pas, car la corde était trop franche ou trop bête, ou trop simpliste,,,,
Toujours est-il que le mensonge trouva libre court parmi les Hommes. Ils s’en accommodèrent très bien. Ils lui inventèrent même ses réseaux sociaux.

Naima Benabdelali

mercredi 4 juin 2014

Dada

Dada (ma gouvernante), a touché la vieillesse de l’autre bout ; et les vieillards l’appelaient Grand-Mère. Elle avait les yeux violets. Oui, comme des papillons mais en moins agités. C’est pourquoi, elle n’a jamais éprouvé le besoin de porter des lunettes. Moi, j’étais persuadée qu’elle était née avec des cheveux blancs et une dent en moins. C’était son secret, mais elle en avait plein de secrets, ou plutôt d'énigmes.C'était une rêveuse au sens pratique. Le plus drôle, c’est que je ne m’étais jamais aperçus qu’elle avait des rides. Elles étaient invisibles pour moi. Et le sont encore !

Elle avait un rapport curieux à la terre, au sol qu'elle tapait très fort avec les plantes des pieds et refusait obstinément tout moyen de locomotion, mais elle marchait très vite, très vite, en plaçant les bras derrière le dos, comme pour mieux s'approcher de la terre, en calant ses souliers sous ses aisselles. J'avais une peur folle qu'elle ne prît ainsi son envol, et sans m'en rendre compte je tendais mes petits bras pour la retenir. Elle me tenait alors la main, et d'un geste furtif et assuré, m'installait confortablement sur son dos. J'étais fière, fière. Je sentais que le monde m'appartenait et je me laissais bercer par le rythme de sa marche ralentie. Je me réveillais quand mes petits pieds touchaient à nouveau terre.

La première chose que j’ai oubliée d’elle, c’était le son de sa voix. Il me semble ne l’avoir jamais entendue prononcer mot, pourtant ses dictons pertinents et ses remarques judicieuses me collent à la peau. Je la voyais toujours de loin car elle s'ingéniait à créer une distance entre nous deux. Son indifférence ne m'était pas pénible. Peut-être que nous évoluions dans deux mondes différents. Chacune vacant à ses préoccupations. Je lui suis encore reconnaissante de m'avoir vite appris à cultiver un désir ardent d'autonomie et d'autogestion. Elle ne me couvait pas. C'était son style à elle. Elle s’appelait Yasmine, mais ce prénom, à lui seul, est toute une histoire ! Je vous la raconterai un jour, si ça vous intéresse.

Naima Benabdelali


Yasmine


Un de mes aïeux, peut-être mon arrière-grand-père, ou son propre père était un vieillard libidineux. Peut-être comme tous les vieillards à son époque, où autorité équivalait à vigueur. Il était aussi un grand commerçant qui déplaçait armes et bagages de port en port, de ville en ville, de souk hebdomadaire à souk mensuel à mawsem, à travers tout le pays.
A chaque voyage, il ramenait avec ses colis et cadeaux, une nouvelle concubine qu’il achetait sur sa route pour réchauffer ses nuits. Il la déposait avec ses paquets chez son épouse légitime et l’oubliait dans la « grande maison ». On l’appelait la « grande maison » car elle était vraiment immense et s’ouvrait sur plusieurs ruelles et impasses. Elle était presque autonome, disposait de son propre Riad, son propre bain, son propre four, ses puits multiples et ses citernes, de sa propre pluie. Peut-être de son propre soleil ou lune, selon les saisons. Il y avait la maison des hôtes « istiqbal », les petites maisons « dwirat », la maison des jeunes célibataires « dar la’zara », les ghrofs, les souterrains…et tout le tralala bref, l'endroit idéal pour nous, les enfants, pour jouer à cache-cache et nous perdre.
La Maison grouillait de monde, les veuves, les divorcées, les vieilles filles, les vieilles tout court… et les enfants des uns et des unes. Mon arrière-grand-mère, qui était une femme sage et surtout pratique, par la force des choses, se devait d’aérer l’espace et dès que son mari avait le dos tourné, et Dieu sait qu’il le tournait trop souvent, elle casait une de ses jeunes concubines. Elle lui choisissait un mari et mettait à leur disposition une des petites demeures attenantes à la Grande Maison, jusqu’à ce que le couple puisse voler de ses propres ailes.

Seulement voilà ! Un jour il arriva ce qui devait arriver. Le maître s’avisa une nuit de réclamer une de ses Ex. Elle s’appelait Yasmine et grand-mère l’avait déjà mariée. Scandale ! Catastrophe ! Branle-bas ! Désarroi !
Que faire devant le désir ardent et capricieux du patriarche ? (Quand il s’agit de patriarche, le désir est toujours ardent, comme un soufflé).
Grand-mère dit Oui. Elle disait toujours oui : On ne contrariait jamais le Pacha de la maison. Elle acquiesçait et réparait les dégâts. Le plus souvent par un stratagème, par de simples petites ruses toutes bêtes que le petit tyran gobait à chaque coup.
Il restait juste à savoir comment procéder ? Grand-mère ne paniquait jamais et jouait sur du velours calmement et silencieusement. Tout était dans la discrétion, la retenue et la mesure.
On ne pouvait tout de même pas arracher une épouse au lit conjugal afin de satisfaire le plaisir éphémère d’un libertin capricieux ?
On ne pouvait pas non plus lui révéler la vérité. Impossible !! Ce grand jaloux gonflé de vanité ne pouvait tolérer qu’un autre mâle touchât à la femelle où il avait farfouillé. Ce serait l’infamie, le déshonneur, la honte.
Alors quoi ? On eut recours à la ruse, comme d’habitude. Grand-mère fit venir toutes les jeunes concubines non encore casées et en choisit celle qui ressemblait le plus à Yasmine, la fille réclamée par le petit pacha. Elle la prépara, la para et lui chuchota dans l’oreille qu’elle devait prétendre se nommer Yasmine, à quiconque lui demanda son nom, et elle la jeta dans les draps de son propre mari.
C’était notre future dada qui se prêta au subterfuge. La substitution réussit. Notre aïeul n’y vit que du feu. Les femelles pour lui, devaient être interchangeables. Il fut content et satisfait et trouva suffisamment de vigueur pour faire une petite fille à sa fausse Yasmine, qu’il abandonna pour un nouveau voyage bien chauffé et fructueux.

C’est ainsi que Dada, ma nounou vit son nom changer pour la énième fois. Voilà comment :

D’abord c’était une jeune pubère toute fraiche qui habitait à Marrakech. Elle fut enlevée sur le pas de sa porte par des marchands de jeunes filles. Elle entra dans le circuit de la traite et atterrit un jour dans le giron de mon arrière-grand-père et fut ramenée à la Grande Maison comme ses consœurs. Entre temps elle perdit tout, y compris son passé et son nom. Elle fut successivement appelée Marjana, Yakouta. Grand-mère la nomma Sa’ada, , comme porte bonheur et puis elle fut appelée Yasmine, à la suite des circonstances déjà relatées. Et ce n'est pas fini. Elle devait encore changer de nom.

Elle trainait toujours dans ses jupons sa petite fille, fruit des petits jeux de notre patriarche. Et on a pris l’habitude d’appeler la fille « la petite Yasmine » et la mère « la grande Yasmine »Yasmine lakbira .Et pour abréger, Lakbira tout court.
Ses malheurs ne s’arrêtaient pas là. Elle traversa une des épreuves les plus pénibles. Elle perdit sa fille à la suite d’une maladie. Elle perdit sa fille et retrouva le nom de yasmine, au lieu de lakbira, nom qu’elle garda jusqu’à la fin de sa très longue vie.

Elle, elle n’avait pas besoin de brûler ses papiers pour perdre son identité, et ses racines.
Elle n’était pas intéressée par les prénoms qui se succédaient dans sa vie. Elle disait que ce n’était pas pour elle, mais pour les autres. Elle ne s’appartenait déjà plus. D’ailleurs, dans notre famille personne ne sait quel était son véritable nom, celui de sa famille, celui qu’elle portait encore devant le seuil de sa maison à Marrakech, avant qu’un voile noir ne se soit abattu sur son corps tout frêle. Et personne n’a jamais essayé de savoir, et pour tout le monde, elle ne fut que dada El yasmine qui n’avait nullement besoin de référence, car elle était notre référence, notre giron, notre nid douillet, par son assiduité, par sa tendre présence, notre dada, c’est-à-dire, celle qui était toujours là, aimable, prévenante, serviable, nourricière,,,

Naima Benabdelali

les menteries arabes


Il existait dans les pays arabes des recueils de menteries très agréables. On y regroupait des petites anecdotes farfelues où l’imagination se laissait débrider, un peu comme la science-fiction moderne. On y inventait tout et n’importe quoi. Il y avait même des concours de menteries. Qui ferait le plus gros mensonge !!!!!! Un vrai délice !!! Tout se mélangeait à tout et on faisait voltiger les lois de la nature et de la société de tout côté.

Malheureusement ces recueils ont disparu. Les mensonges étaient tellement gros qu’ils ont fait éclater les mots. C’est pourquoi on les retrouve actuellement dispersés dans beaucoup de recueils mélangés à de la poésie, à d’autres historiettes et anecdotes d’une autre nature, à des maximes et paraboles…
.Il y avait du Jules Verne et du H.G. Wells dans l’air, car ici aussi on montait dans la lune. Seulement, ici pour accéder à la lune, il fallait rentrer dans le sol. On embarquait dans des graines de haricot et on pénétrait dans la terre. Le haricot poussait, poussait, poussait jusqu’à arriver à la lune et on n' avait qu’à faire un petit saut pour descendre de son arbre gigantesque et faire un grand bond à toute l’humanité.

On commençait par faire ses ablutions, mais, mais, mais ….C’étaitt là que les complications se corsaient : On ne savait pas vers quelle direction prier !!!! Comment s’orienter vers la Mecque en pleine lune ?
La question se posait également pour le mois du Ramadan. C’est le croissant de lune qui indique le début et la fin du mois du Jeune, mais quand on est dans la lune, sur le croissant, comment savoir quand le mois sacré commence ou finit ?
Décontenancés, les gens renoncèrent à pénétrer dans les haricots et c’est comme ça qu’on a abandonné toute exploration de l’espace.

l'Arche de Noé


C’est une historiette que j’ai rencontrée par hasard dans ce genre de livres en plusieurs tomes très répandus dans l’aire arabo-musulmane et qu’on appelle « Al Mawsou’ât », les Encyclopédies. Des livres qui regroupent un savoir très large, dans plusieurs disciplines qu’un « honnête homme » se devait d' assimiler pour briller dans les conversations des Salons.. Vérités historiques, créativité, rumeur, mensonges, sentences, blagues, et tout le reste. Un beau mélange ! C’est pourquoi je ne peux pas affirmer que c’est une menterie. Et je ne dispose d’aucun élément pour établir sa véracité. Ceci importe peu en réalité.
Cette anecdote aborde la problématique de la « queue », Tâbour, ou saf en arabe.
Il parait que c’est un phénomène très ancien et qu’il date d’Adam et Eve qui lors de leur descente du Paradis ont dû faire la queue. Certains Ulémas affirment que c’était Adam qui était en tête, parce que c’était l’Homme et Eve devait toujours suivre. D’autres fuqahas prétendent le contraire pour plusieurs raisons dont la galanterie, la jalousie, la protection, la surveillance, l’affirmation du sentiment de puissance. Plusieurs volumes ont été rédigés là- dessus mais la question n’est pas encore tranchée.
La queue ne concernait pas uniquement les humains mais également les animaux. C’est ce qui explique l’attitude moutonnière de certaines bêtes. Les animaux sauvages gardent encore en tête ce souvenir paradisiaque, et même les oiseaux migrateurs qui font la queue dans le ciel, et les bancs de poissons…Il parait que même les arbres dans la forêt font la queue, ainsi que les montagnes, les vagues..C’est un phénomène universel que les terriens doivent à notre chute originelle.
Des fois, au lieu de faire la queue en file indienne, on préfère faire plusieurs files, quand il y a plusieurs guichets, comme pour les arbres ou certains troupeaux.

Tout cela pour arriver à l’Arche de Noé.
Enfin l’Arche se posa sur la terre ferme, sur le sec, après son long périple humide. Joie et bonheur. On fit la fête, sorte de Mawazines avant l’heure, de rave Party, et on s’apprêtait à quitter les lieux, à se libérer en quelque sorte. Tous étaient pressés d’abandonner le bagne flottant. Trop de monde et trop diversifié : les grands, les petits, les lents les rapides, les faibles, les vigoureux. Une organisation s’imposa, pour canaliser la foule excitée et éviter toute bousculade. On décida alors de faire la queue pour sortir du navire en ordre. Une longue queue. Très, très longue queue qui souvent ralentissait lorsque c’était le tour d’un escargot, d’une tortue, d’une fourmi et de leurs milliers d’espèces.
Il y avait beaucoup de temps à passer. On sait que tous ces êtres vivants étaient en couple et qu’ils étaient privés de tout accouplement durant tout le séjour pour ne pas encombrer l’espace de leur progéniture et faire chavirer le bateau. Hommes et animaux se mirent alors à copuler en attendant leur tour de quitter l’embarcation.

Il s’est produit alors un phénomène bizarre. Plus on attendait, plus on copulait et plus on croissait et plus la queue devenait encore plus longue, à cause ou grâce aux nouveaux nés, et plus la queue s’allongeait et plus on avait le temps de se reproduire, et le phénomène s’amplifiait quand les enfants eux-mêmes arrivaient à l’âge de la procréation, ainsi que les petits enfants. Tout ce petit monde ralentissait la queue qui devenait interminable, certains même, la pensaient éternelle, car il y a encore des espèces qui continuent actuellement à faire la queue en se reproduisant.
Combien de temps faudrait-il pour vider l’arche de ses habitants. Certains statisticiens avancent des chiffres incroyables. Ils refont leurs calculs et leurs extrapolations et retombent toujours sur des chiffres faramineux ; car disaient-ils l’Arche était entrée dans un cercle vicieux, dans une sorte de tourbillon et s’entretenait d’elle-même à l’infini, de sa propre progéniture, d’autant plus qu’elle n’avait même plus de problème d’approvisionnement , étant sur une terre fertilisée par l’humus accumulé durant la période humide.

Moi, je ne croyais pas tellement ces racontars biscornus. Tout cela me paraissait un peu exagéré, jusqu’à ce que je tombe nez à nez sur une « tradition » arabe qui attribue à Noé un âge phénoménal. Il parait que notre patriarche a vécu pendant des milliers et des milliers d’années, l’âge nécessaire pour veiller à l’évacuation de sa précieuse barque.

Souvent, il m’arrive de me demander, dans un aéroport, dans un supermarché, devant un feu rouge, dans une banque, élément anonyme d’une queue interminable, si je ne me trouvais pas encore dans l’Arche du père Noé, attendant mon tour pour quitter les lieux !!!!

Naima Benabdelali