Myriam et les souris
Ma copine d’enfance s’appelait Myriam. J’ai passé toute ma
scolarité primaire à ses côtés. Du chemin de l’école aux bancs, et des bancs
aux chemins. Elle habitait un peu plus loin que moi. Lorsqu’on arrivait chez
moi, je la raccompagnais jusqu’à chez. Et là, elle me raccompagnait chez moi.
Nous faisions la navette encore et encore, en bavardant, en gesticulant, en
sautillant, en jouant … On riait
beaucoup. On s’adossait souvent à un vieux mur fait de grosses pierres, de lierres
et de terre rouge. C’était notre mur. Un point de repère.
J’aimais énormément son nom et je ne ratais aucune occasion
de le murmurer. Myriam par-ci, Myriam par-là.
Je lui disais souvent :
_ Myriam, je vais te dire quelque chose. Myriam, je vais te
dire quelque chose, ….
Elle savait alors que j’allais lui révéler le secret du monde.
Elle prenait une position d’écoute attentive, caressait sa natte, qu’elle avait
à côté de la joue gauche et me regardait
derrière ses beaux cils qui rognaient sur ses yeux. Il faut croire que ces secrets étaient bien rigolos.
Elle éclatait d’un grand rire. Elle ne croyait certainement pas ce que je lui racontais
mais elle aimait ça. Et les grands secrets du monde, j’en avais à revendre. Je
les puisais dans le vieux mur, peut-être. Nous étions crédules, sans l’être
vraiment, mais cela nous amusait de partager nos fabulations et de reconstruire
chaque jour un univers tout neuf.
Tout cela, on le
faisait sans décision préalable, sans
aucun débat. Et puis, on se séparait, à un moment donné, sans même nous en
rendre compte. Le lendemain, elle passait me prendre.
En classe, on s’asseyait au dernier rang. On sortait le
cahier du jour, notre cahier à nous, un cahier spécial. On l’appelait «
Al halaba », parce que c’était notre terrain de jeu où se confrontaient
les titans, c’est-à-dire nous deux, championnes du jeu de morpions .Un cahier
rempli de croix, de ronds et de traits les réunissant. On arrivait jusqu’à aligner
neuf, parfois onze croix ou ronds. On en a garni, des cahiers et des
cahiers,,,pendant que le professeur chantonnait son cours qui nous parvenait
comme une musique de fond, un ronronnement de chat.
Personne ne nous avait jamais surprises. Le danger ne venait
pas de là, mais du fait que ma copine n’arrivait pas à décrocher « des
notes sécurité ». Pour nous c’était des notes qui nous mettaient à l’abri
de la mauvaise tête des grands. Moi, au contraire, par la grâce de la Baraka, j’avais
de bons résultats. Alors comment faire ? Comment arriver à faire tomber la
Baraka sur la tête de ma copine ?
On avait beaucoup réfléchi à ça le long de notre trajet.
Quand il y avait une idée en l’air, on s’arrêtait, on coinçait les cartables
entre les jambes et on chuchotait. Ces moments étaient souvent graves et solennels.
C’est ce qui nous a permis d’élaborer un plan. Il fut décidé que Myriam allait
jouer la comédie de la victime à sa maman, qui devait se charger elle-même de
la protéger, de lui trouver une solution. Après quelques répétitions, le
scénario était au point.
__ Maman, ma petite maman adorée, c’est pas juste, non c’est
pas juste,,,
Suit un moment de suspens.
___Non ! Non ! Ce n’est pas juste, maman !!
On éveille intérêt et curiosité et on ne dit rien.
Puis
__ Pourquoi, moi, je travaille plus que les autres élèves et
je n’ai pas de bonnes notes ? Pourquoi ?, POURQUOI, maman ?
Pourquoi je n’ai pas de bonnes notes, moi. Pourquoi je ne
sais pas trouver les bonnes réponses, pourquoi ? pas juste, pas juste,,,
__Ma chérie, le savoir, ça s’apprend, comme tout le reste.
Tout s’apprend, ma grande, rien ne tombe du ciel.
__ Justement non !!
__ Comment non ?
__ Parce que il y en a qui ont la baraka, Ils ont des
résultats satisfaisants sans se casser la tête.
La maman ne dit rien mais le grain était en terre
Tout cela fut oublié rapidement. La passion du morpion et
des chemins infinis reprit le dessus. Beaucoup d’autres cahiers furent bourrés
en dentelles désordonnées de croix et de ronds.
Un jour Myriam me posa cette question :
___ As-tu déjà vu le savoir, Naima.
__ Non, jamais. Comment c’est ?
__HA !!!!
__ HO !!
__OK, je vais te le montrer. Il est caché dans l’armoire de
maman.
__ Dans l’armoire de ta maman.
__ Eh oui, tu t’y attendais pas. He ! Tout à l’heure,
après l’école, tu vas m’accompagner chez moi, et tu le verras. Mais juste un instant, car il risque de s’envoler,
et puis il n’aime pas trop les regards, enfin tu vas voir.
Et j’ai vu. Le savoir en chair et en os. Incarné !!! Incarné
dans un bol en céramique couvert d’un foulard blanc. Myriam souleva le foulard
et je vis un tas de signes et de symboles inscrits sur les parois du bol. Je n’aurais
jamais soupçonné que le savoir, le prestigieux savoir, le vénérable savoir
ressemblait à nos jeux de morpion. Des crois, des ronds, des points, des traits qui s’entassaient,
se superposaient, s’enchevêtraient à l’infini, formant des perspectives, des
profondeurs incroyables.
Sorties sur les pointes des pieds, nous entamions le grand moment des explications.
Après la petite comédie jouée par Myriam à sa maman pour
échapper à toute punition, la maman prit les choses au sérieux, consulta les
sommets de la sagesse du quartier et fut conseillée unanimement de consulter un
fkih . Pas n’importe quel Fkih. Celui-là avait la main heureuse, la bonne
main.
Il fallait se munir d’un bol en céramique, d’un tissu
blanc couvrant et d’un peu d’argent, pour le ftouh.
Il y avait une longue queue de bonnes femmes tenant leur
bol. Le grand savant trônait dans une petite échoppe surélevée qui s’ouvrait du
haut vers le bas, et non sur les côtés comme les autres boutiques. Le fkih
était assis sur un coussin , majestueux, sérieux, responsable, grave, imposant..Il tenait un roseau taillé
qu’il plongeait dans une petite fiole de brou de noix dilué, et il inscrivait
des signes et des signes sur chaque bol
qu’on lui présentait, en silence, les yeux baissés, comme machinalement, mu par
un esprit dont la présence flottait en l’air.
__Le soir, maman va mettre un peu d’eau dans le bol et
faire fondre les signes minutieusement et je vais le boire et le savoir entrera
dans mon ventre, sans aucun effort. C’est une potion magique qui « ouvre
les esprits »
__Ton savoir, toi tu le caches dans ton ventre ?
__ Eh oui,,,le fkih m’a prescrit trois bols de savoir. J’en
ai déjà pris un, et je t’assure que je l’ai
senti m’irriguer, moi, le savoir.
__Tu n’as pas peur qu’il s’en aille par le même chemin que
les autres aliments et qu’un jour il jaillisse des toilettes.
Et elle éclata de rire, de son beau rire franc, d’une incrédule
en herbe.
Myriam, actuellement, je ne la vois pas souvent. Elle était
partie poursuivre ses études ailleurs et elle s’y était installée définitivement.
Elle fait de la recherche sur les influx
nerveux.
Un jour, pendant ses vacances, sur la plage, à Agadir, je
lui demandai si elle n’avait pas essayé la potion magique du fkih sur ses
souris de laboratoire. Elle m’a répondu qu’au lieu du brou de noix, elle ajoutait dans le
breuvage de ses cobayes du colorant alimentaire, mais les souris s’apercevant
vite de la supercherie n’acquirent aucun savoir, la potion n’agissait pas.
___Tu vois, Naima, on peut mystifier les petites filles,
mais pas les souris. C’est la raison pour laquelle, les petites filles arrivent
à se doter d’un savoir immense, mais pas les souris.
Elle disait cela, en remplissant négligemment, son poignet
gauche avec du sable qu’elle laissait couler entre ses doigts.
__Et puis les souris ne savent pas jouer au morpion. La
théorie des jeux, ça les dépasse !!!
__ Elles ont leur propre théorie des jeux, sans signes ni
symboles. Voilà le nœud de la question.
__ Donc l’essence du savoir serait des signes et symboles.
Elle ne répondit pas, et, peut-être machinalement, se mit à dessiner
sur le sable un jeu de morpion à moitié terminé.
Et, c’est là, justement à cet instant-là, que j’attendais un
éclat de rire, son éclat de rire de jadis, qui ne vint pas, mais que je
percevais, d’une manière très floue, dans ce tracé magique de ronds et de croix
où elle s’absorbait entièrement.
Et encore maintenant, je me demande à quoi
pensions-nous, en garnissant tous ces cahiers
d’une dentelle automatiquement réfléchie. On réfléchissait à la réaction de l’autre
pour pouvoir la contrer, mais, on avait tellement joué, si souvent joué, que le jeu devenait automatique. On pensait peut-être, à rien,
car la présence de l’autre nous suffisait amplement. Et puis, c'est peut-être ça le savoir : quand à force de manipuler signes et symboles, la réflexion devient automatique.
Naima Benabdelali
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