Les punitions de Ghita( suite et fin)
Avec les garçons, Ghita était moins exigeante, moins à cheval sur les principes, plus compréhensive . Elle tolérait leurs escapades, leur absence, leurs jeux, leur liberté, jusqu'à un certain point. L'éducation des garçons, contrairement à ce qui pourrait sembler, était également l'affaire de Ghita. Et elle ne pouvait se résoudre à lâcher les brides, de peur d'être dépassée. Elle ne les punissait pas souvent, mais quand elle s'y mettait, elle se transformait en une véritable tigresse, et faisait la démonstration de toute la sauvagerie enfouie dans les profondeurs de son être. Une sauvagerie d'ogresse « Dévorant son fils en voulant l'embrasser », comme on disait. Ghita qui trimait du lever au coucher, ne pouvait se permettre beaucoup de tendresse . La tendresse a besoin de temps, de disponibilité . Quand on passait toutes ses heures, toutes ses minutes , toutes ses secondes à gratter, décortiquer, désosser, quand on effectuait un travail minutieux de tri, de séparation entre grain/ivraie , saleté/propreté, ordre/désordre , cru/cuit, haut/bas , bon/mauvais , permis /interdit, admissible /intolérable, on devient, sans s'en rendre compte une obsédée. Les punitions et les récriminations devenaient une exultation, un déversoir . Tout se faisait à la maison et tout se faisait à la main, et les divers petits travaux répétés infiniment, finissaient par déteindre sur l'essence-même du féminin.
La hantise de Ghita concernant ses fils, était l'eau, la mer et le fleuve.C'était considéré comme des géants hideux formés uniquement d'une grande gueule qui n'attendaient que ses fils pour les avaler .Cette peur était alimentée par des rumeurs de noyades qui circulaient ça et là . On croirait qu'une certaine Aicha Kendicha épiait les petits mâles pour en faire une proie facile . L'imagination de Ghita fantasmait sur son fils Ahmed, le téméraire, l'aventurier, « l’envoûté » par l'eau .Dès qu'il apparaissait après une certaine absence, elle le soumettait à un examen minutieux. D'abord, les yeux, le regard, pour détecter l'effet du sel, une certaine brillance qu'elle avait le don de flairer. Puis le test du lécher- sucer de la peau pour sentir l'odeur et le goût de l'océan . Si le test était positif, Ghita sortait de ses gonds, et se métamorphosait en monstre enragé , en véritable hystérique et commençait à jurer de tous ses saints qu'elle allait manger ce rejeton , cet « excrément de son ventre », lui découper la chair en petits lambeaux avec ses dents, lui sucer le sang jusqu'à plus finir . Puis Ghita enfermait le coupable dans une pièce . Portes et fenêtres hermétiquement closes pour que personne ne sache comment s’effectuait l'orgie .
Personne n'osait intervenir . On se regardait en silence et on attendait. A l'intérieur, des vociférations sans verbe se mêlaient à des bruits étouffés, n'augurant rien de bon , et chacun retenait sa respiration et bloquait de sa main tout rictus, tout sifflement involontaire .
Enfin, le « vampire » sortait de l’entrebâillement de la tanière noire, tout ébouriffé ,gonflé , des pieds à la tête, sans ceinture, les habits défaits . Les ailes de la mansouria flottaient, hors circuit . Le désordre incarné. On dirait que c'était elle qui avait été dévorée, elle la victime. Tout se confondait en elle : cheveux, foulard, Harraz, sueur, larmes.. Cela coulait de tous ses orifices . Tout collait . Elle n'était que rouge et noir . Un visage ravagé, haletant , suintant, auréolé d'une tignasse serpentant, rejetant flammes et airs chauds . Elle fulminait de toute ouverture.
On accourait. On déversait de l'eau froide sur ce pauvre corps en guenilles. On lisait quelques Sourates du Coran . On psalmodiait quelques prières . On essayait de remettre un peu d'ordre et de calme .
Tout cela n'empêchait nullement Ahmed de recommencer , malgré toutes ces punitions hallucinées. Il ne pouvait résister aux appels des sirènes .
Et Ghita , à mesure qu'elle se sentait surpassée , devenait de plus en plus acariâtre, de plus en plus envieuse, de plus en plus sévère, avec elle-même et les autres . Son problème, c'était qu'elle n'avait pas l'occasion de rire, et que pour rire , il fallait lever les yeux et la tête, mais Ghita les avait toujours dirigés vers le bas, vers les choses et non vers les êtres, vers les petites choses, les assiettes, les carottes et les chaussettes .
« Ils ne peuvent grandir qu'en me rendant vieille avant l'âge, qu'en peignant mes cheveux en blanc », disait Ghita .
Naima Benabdelali
Avec les garçons, Ghita était moins exigeante, moins à cheval sur les principes, plus compréhensive . Elle tolérait leurs escapades, leur absence, leurs jeux, leur liberté, jusqu'à un certain point. L'éducation des garçons, contrairement à ce qui pourrait sembler, était également l'affaire de Ghita. Et elle ne pouvait se résoudre à lâcher les brides, de peur d'être dépassée. Elle ne les punissait pas souvent, mais quand elle s'y mettait, elle se transformait en une véritable tigresse, et faisait la démonstration de toute la sauvagerie enfouie dans les profondeurs de son être. Une sauvagerie d'ogresse « Dévorant son fils en voulant l'embrasser », comme on disait. Ghita qui trimait du lever au coucher, ne pouvait se permettre beaucoup de tendresse . La tendresse a besoin de temps, de disponibilité . Quand on passait toutes ses heures, toutes ses minutes , toutes ses secondes à gratter, décortiquer, désosser, quand on effectuait un travail minutieux de tri, de séparation entre grain/ivraie , saleté/propreté, ordre/désordre , cru/cuit, haut/bas , bon/mauvais , permis /interdit, admissible /intolérable, on devient, sans s'en rendre compte une obsédée. Les punitions et les récriminations devenaient une exultation, un déversoir . Tout se faisait à la maison et tout se faisait à la main, et les divers petits travaux répétés infiniment, finissaient par déteindre sur l'essence-même du féminin.
La hantise de Ghita concernant ses fils, était l'eau, la mer et le fleuve.C'était considéré comme des géants hideux formés uniquement d'une grande gueule qui n'attendaient que ses fils pour les avaler .Cette peur était alimentée par des rumeurs de noyades qui circulaient ça et là . On croirait qu'une certaine Aicha Kendicha épiait les petits mâles pour en faire une proie facile . L'imagination de Ghita fantasmait sur son fils Ahmed, le téméraire, l'aventurier, « l’envoûté » par l'eau .Dès qu'il apparaissait après une certaine absence, elle le soumettait à un examen minutieux. D'abord, les yeux, le regard, pour détecter l'effet du sel, une certaine brillance qu'elle avait le don de flairer. Puis le test du lécher- sucer de la peau pour sentir l'odeur et le goût de l'océan . Si le test était positif, Ghita sortait de ses gonds, et se métamorphosait en monstre enragé , en véritable hystérique et commençait à jurer de tous ses saints qu'elle allait manger ce rejeton , cet « excrément de son ventre », lui découper la chair en petits lambeaux avec ses dents, lui sucer le sang jusqu'à plus finir . Puis Ghita enfermait le coupable dans une pièce . Portes et fenêtres hermétiquement closes pour que personne ne sache comment s’effectuait l'orgie .
Personne n'osait intervenir . On se regardait en silence et on attendait. A l'intérieur, des vociférations sans verbe se mêlaient à des bruits étouffés, n'augurant rien de bon , et chacun retenait sa respiration et bloquait de sa main tout rictus, tout sifflement involontaire .
Enfin, le « vampire » sortait de l’entrebâillement de la tanière noire, tout ébouriffé ,gonflé , des pieds à la tête, sans ceinture, les habits défaits . Les ailes de la mansouria flottaient, hors circuit . Le désordre incarné. On dirait que c'était elle qui avait été dévorée, elle la victime. Tout se confondait en elle : cheveux, foulard, Harraz, sueur, larmes.. Cela coulait de tous ses orifices . Tout collait . Elle n'était que rouge et noir . Un visage ravagé, haletant , suintant, auréolé d'une tignasse serpentant, rejetant flammes et airs chauds . Elle fulminait de toute ouverture.
On accourait. On déversait de l'eau froide sur ce pauvre corps en guenilles. On lisait quelques Sourates du Coran . On psalmodiait quelques prières . On essayait de remettre un peu d'ordre et de calme .
Tout cela n'empêchait nullement Ahmed de recommencer , malgré toutes ces punitions hallucinées. Il ne pouvait résister aux appels des sirènes .
Et Ghita , à mesure qu'elle se sentait surpassée , devenait de plus en plus acariâtre, de plus en plus envieuse, de plus en plus sévère, avec elle-même et les autres . Son problème, c'était qu'elle n'avait pas l'occasion de rire, et que pour rire , il fallait lever les yeux et la tête, mais Ghita les avait toujours dirigés vers le bas, vers les choses et non vers les êtres, vers les petites choses, les assiettes, les carottes et les chaussettes .
« Ils ne peuvent grandir qu'en me rendant vieille avant l'âge, qu'en peignant mes cheveux en blanc », disait Ghita .
Naima Benabdelali
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire