lundi 17 février 2020

Avoir plusieurs grand-mères


Avoir plusieurs grand-mères
J'ai une affection particulière pour les bavards, les gens qui disent , qui racontent , qui communiquent, qui expriment le monde . J'ai l'impression qu'ils habillent l'univers et qu'ils ont le cœur sur la main .
Cet amour du verbe me vient de loin . J'avais une grand-mère très bavarde. Elle n'arrêtait pas de parler, de tout et de rien,,ça va de la vie des poissons à celle des prophètes et des saints,,sans oublier des us des chats, des fourmis, des poules , des criquets , et des humains , commerçants, laboureurs, semeurs , cordonniers, tailleurs . . Elle inventait les choses et les êtres en les nommant , et les personnages , réels ou imaginaires , peuplaient son atmosphère . Elle avait comme devise : « Parole et fuseau » , c’est-à-dire parler tout en travaillant et elle perfectionnait les deux . Elle déployait ses anecdotes, son savoir accumulé, son savoir-faire à tout venant et en abreuvait petits et grands . Le tout brodé , sur les trames et les marges , de proverbes , de dits , de comparaisons, de sous-entendus , de double sens , d'allusions , d'exemples ..etc.. Dans des styles riches pleins de variations, d'images , de jeux de mots . Elle disait : " Dans une conversation chaque rivière te verse dans une autre rivière" . Cela voulait peut-être dire qu'il y a une continuité dans la discontinuité . .
Ce qu'elle disait n'était pas toujours très cohérent, ou très logique . Elle se contredisait souvent . Citait un proverbe et son opposé . N’arrêtait pas de jongler avec les significations des anecdotes en y introduisant des variables . Cela n'avait pas beaucoup d'importance , car c'était dit dans la bonne humeur, la cordialité et la générosité . En effet, elle n'était jamais le centre ou la fin de ses propos . Aucun narcissisme . Elle puisait , à sa manière sélective et circonstanciée, dans un répertoire ancestral personnalisé , pas encore brouillé par les flux télévisés auxquels elle n'accordait aucune attention et leur vouait un dédain silencieux
Et moi j'adorais ça. Elle mettait le monde à ma portée. J'écoutais, j'écoutais, j'absorbais ses dires et ses dictons, et m'endormais bercée par sa voix , et la vie se diluait dans mes rêves et tout se confondait, réalité et fiction, vrai et faux,,et ça se confond encore aujourd'hui, je le crains .

L'impression que je garde de cette présence riche et multiforme, c'est que j'avais plusieurs grand-mères et toutes s' embrouillaient dans une réalité plurielle où se banalisaient moult évidences amalgamées ou enchevêtrées .

Naima Benabdelali

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