nouvelles et contes à ma façon

mercredi 5 février 2020

lles punitions de GHITA


Naima Benabdelali <naima.benabdelali@gmail.com>

mer. 25 déc. 2019 15:06


À moi
19 h ·

Les punitions de Ghita

Ghita vivait dans ce genre de quartier plus ou moins bourgeois. Ces
quartiers mixtes dont la ville de Salé avait le secret de reproduire à
mesure que le temps passait et qu'on intégrait progressivement les
nouveaux venus des alentours qui s'imbibaient des mœurs et savoir-
faire de la vieille cité, pour former un mélange qui avait le génie de
toujours se dépasser dans une harmonie plus ou moins acceptée, et qui
gardait en filigrane, une stratification sociale assumée dans son
désordre-même.

Dans ces quartiers bariolés et bricolés, vivaient les riches, « les
grandes maisons » , les moins riches et les aspirants, amalgamés par
des échanges de salutations et révérences, de biens, de services , de
solidarités improvisées, et de jeux et disputes entre enfants.

Les enfants de Ghita étaient de tout âge. Cela s 'échelonnait des
adolescents aux bébés, nés ou en route . Son mari brillait par son
absence . Lorsque son spectre était tapis dans un coin du salon, son
fantôme rodait et traversait les cœurs fragiles . Le père , c'était
l'autorité lointaine, le dernier recours, l'épée de Damoclès à l’œil
pointu , se promenant sur les épaules de toute la maisonnée . Il
arrivait, toussotait, et chacun se réfugiait dans un coin où il
cultivait l'invisibilité, ce qui satisfaisait grandement l'autorité
occulte du prétendant petit monarque .C'était à Ghita que revenait la
charge d'éduquer les enfants .

Ghita devait donc, à elle seule, faire respecter un certain ordre des
choses, des mœurs, des traditions, des rituels, une discipline.. Bref,
inculquer la vision du monde qui régnait dans l'ambiance citadine ,
les manières de vivre et de grandir dans cette société encore
cloisonnée . Elle passait son temps , tout en vacant à ses devoirs
journaliers, à lancer des dictons à propos de tout et de rien, à
disperser des proverbes sur les êtres et les choses . Les vrais-faux
hadiths, les invectives, les remarques incisives, les reproches
n'arrêtaient jamais . Elle exigeait que ses paroles se fassent actes ,
pour sauver les apparences, pour éviter les qu'on-dira-t-on, pour
envelopper tout d'une bienséance à la fois fallacieuse et à toute
épreuve, auréolée de toutes les hshoumas du monde et de celles qu'elle
ne cessait de toujours réinventer, s'érigeant en représentante et
incarnation des convenances, base de tout l'édifice social . Ah ! Les
convenances ! Ces liens qui ligotaient tout élan vers le grand air,
vers l'extérieur à soi et aux siens , qui réprimaient toute aspiration
à sortir des sentiers battus par les aïeuls .

Ghita, dont l'esprit fonctionnait à l'aide de cases bien étanches,
réservait un traitement pour les filles et un autre pour les garçons ,
selon l'âge et la position dans la hiérarchie des naissances. Cet
ordre surgissait en pointe lorsqu'il s'agissait de distribuer les
punitions.

Les filles , il fallait en faire des naïves ignorantes aux yeux
toujours baissés. L'incarnation de la hashma, la pudeur . La pudeur
élevée au rang du sacerdoce. Elles ne sortaient pas de la maison
depuis l'enfance . Les garçons allaient au Msid (école coranique),
jouaient aux billes et au cerceau dans la rue . La fille ne devait
rencontrer personne, ne s'adresser à personne, en dehors du cercle le
plus familier. Même au bain, elle devait s’asseoir face au mur. La
fille était d'abord la honte . Ghita se voyait très bien en sacrifier
une ou deux, par mesure de protection contre toute éventualité
dégradante pour le clan familial . Elle ne cessait d'invoquer la mort
contre telle ou telle, à la moindre incartade : Une tache estimée mal
exécutée, un oubli, une désobéissance , un regard jugé trop franc, ou
trop insistant, une moue mal interprétée...Tout cela déclenchait un
défilé d'invectives, d'insultes, d'injures, de dénigrement. Une
tempête d'implorations, de prières, de supplications du Bon Dieu et de
tous ses Saints, connus et inconnus, visibles et invisibles,
charitables et cruels..Les plus impitoyables, les plus sataniques,
feraient même mieux l'affaire, étant les plus efficaces pour
débarrasser le monde et la mère en premier, de ce monstre de fille, de
cette aberration de l'existence, de cette verrue, de ce phénomène
inouï que jamais femme n'enfanta de semblable, que jamais terre ne put
supporter, jamais ciel n'ait protégé , cet être unique, honni par tous
les enfers du monde et de l'arrière monde ...Lorsque la tempête se
déclenchait, rien ni personne ne pouvait la freiner, même pas Ghita
elle-même ..Suivent les énumérations de toutes les maladies que Dieu
et ses Saints feraient en sorte qu'elles tombent sur la petite tête,
le défilé des humiliations , des dévalorisations , des comparaisons
avec tout un bestiaire d'animaux les plus exécrables, des insectes les
plus rebutants, existants ou inventés, âne, singe, rat, cafard ,
vipère ..tout y passait. Le plus amusant, c'était quand Ghita
confondait tout, quand elle attribuait à sa fille une pièce de chaque
espèce, comme la voix de l'âne, les yeux du cafard , les cheveux du
porc-épique...Un fiel des plus vénéneux coulait de sa bouche, avec une
richesse de vocabulaire à décourager les écrivains les plus
talentueux, dans un enchaînement labyrinthique . Des flux de paroles
en méandres, en circonvolutions , en sinuosités . L'intéressée , elle
même, dans son élan fiévreux et inspiré, ne pouvait suivre la logique
ou en comprendre l'alchimie...
Le plus comique dans l'affaire, c'est que cela se terminait en queue
de poisson, par la magie du souffle . Et tout d'un coup, le ciel
devint bleu. L'ouragan rétrograda au degré zéro. Zéro vent. De mer
très agitée à calme plat.
Pas d'excuses, pas de réparations, rien, et tout rentrait dans
l'ordre. Par un enchantement quelconque . La grâce d'un rejeton de
Saint, un petit saint encore sur la liste de l'apothéose locale .
La mère et la fille semblaient tout oublier et passaient à autre
chose, jusqu'à la prochaine tempête , à la fois prévisible et
imprévisible, où tous les vents du Nord et du Sud, s'amuseraient à
disperser les torrents d'injures et d'implorations, à la suite d'une
autre broutille, comme un verre pas suffisamment bien essuyé . La
routine ! Une manière de soulager un trop plein de peines, de
responsabilités, d'exigences, de servitudes non reconnues et surtout
ce sentiment de dispersion, de tiraillement , cet impression de ne
jamais pouvoir venir à bout de ses obligations, ni d'être à la hauteur
des revendications à la fois multiples et contradictoires, qui
hantaient ses nuits et ses cauchemars , cauchemars dont elle ne
cessait de se plaindre . Comme à son habitude Ghita les attribuait à
Iblis , qu'elle appelait « le Maudit » . La fille dans sa résignation
coutumière , n'était que le bouc émissaire le plus disponible .
Parfois, aux invectives , s'ajoutaient les pincements dans les parties
les plus sensibles, « les racines du pipi », comme disait la mère . Et
ça ! Ça se terminait par la grosse pluie, l'orage de la fille . Une
réelle souffrance. Des pleurs et des pleurs , qui évacuaient le poids
des acceptations accumulées . A ce gros chagrin, la mère répondait par
des phrases comme :

__Pleure, pleure ma fille, tu pisseras moins ! Ou

__ Pleure, pleure, pour faire sortir les mauvaises larmes...

les injures, les invocations de la mort , avec toutes ses métaphores
et ses qualificatifs pour la rendre plus vraie, plus atroce et plus
imminente, paraissaient floues, irréelles à la jeune fille, des mots
qui à force de répétition , perdaient leur signification, et leur
efficace , des mots auxquels même la mère ne croyait pas vraiment
..Mais les coups, mais la douleur physique,leurs blessures, leurs
bleus, ça passaient mal .
En tout cas, entre mère et fille, c'était souvent le paradis, et
c'était souvent l'enfer . Complicité et rivalité . Intimité et rejet .

Plus les filles grandissaient, moins la Ghita mégère faisait place à
la Ghita apprivoisée . C'était surtout la petite fille qui ramassait
les frustrations de la mère, le souffre-douleur par excellence, comme
si Ghita craignait sa libération précoce de la soumission , son
émancipation fatale ,,par la force du temps qui, dans cette société,
bouleversait toutes les relations...

Naima Benabdelali

3Raphya Abdelali Sefiani, Said Ben et 1 autre personne
1 commentaire1 partage
J’aime
CommenterPartager

Commentaires

Said Ben Tu es le pélican de l'écriture. Comme le pélican se déchire
les entrailles pour nourrir ses petits ,tu t'evertues à nous gratifier
de Belles Lettres, et à nourrir nos esprits, passant de l'apologue au
conte.
Merci Naima





Publié par Naima Benabdelali à 05:27
Envoyer par e-mailBlogThis!Partager sur XPartager sur FacebookPartager sur Pinterest

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Article plus récent Article plus ancien Accueil
Inscription à : Publier les commentaires (Atom)

Membres

Archives du blog

  • ►  2025 (1)
    • ►  avril (1)
  • ►  2024 (1)
    • ►  décembre (1)
  • ▼  2020 (90)
    • ►  décembre (11)
    • ►  août (10)
    • ►  juillet (23)
    • ►  juin (3)
    • ►  mai (3)
    • ►  avril (12)
    • ►  mars (6)
    • ▼  février (20)
      • Un parfum de femme
      • El mehraz
      • el mehraz suite
      • El mehraz( suite et fin)
      • la question
      • la preuve
      • la question
      • le retour
      • illuminé
      • le récit d'une vie
      • l'arbre du mensonge
      • Avoir plusieurs grand-mères
      • Les histoires, il y en a beaucoup, je suppose
      • Une autre métamorphose
      • LES PUNITIONS DE gHITA SUITE ET FIN
      • lles punitions de GHITA
      • le rêve d'Icare
      • la disparition de shéhérazade
      • la révolte d'un mari
      • une histoire vraie
    • ►  janvier (2)
  • ►  2019 (13)
    • ►  décembre (6)
    • ►  novembre (1)
    • ►  octobre (1)
    • ►  septembre (2)
    • ►  août (3)
  • ►  2018 (3)
    • ►  février (3)
  • ►  2017 (9)
    • ►  janvier (9)
  • ►  2016 (5)
    • ►  septembre (2)
    • ►  août (1)
    • ►  janvier (2)
  • ►  2015 (3)
    • ►  décembre (1)
    • ►  mai (1)
    • ►  février (1)
  • ►  2014 (8)
    • ►  juin (5)
    • ►  avril (1)
    • ►  mars (2)
  • ►  2013 (2)
    • ►  décembre (2)
  • ►  2011 (18)
    • ►  décembre (7)
    • ►  novembre (2)
    • ►  octobre (3)
    • ►  septembre (1)
    • ►  août (3)
    • ►  juillet (2)

Qui êtes-vous ?

Ma photo
Naima Benabdelali
Afficher mon profil complet

amours serpentines

amours serpentines

S’abonner à

Articles
Atom
Articles
Commentaires
Atom
Commentaires

Rechercher dans ce blog

Pages

  • Accueil

Messages les plus consultés

  • le fou rire du Fqih
    Le fou rire du fqih Durant nos randonnées buissonnières, nous passions, Myriam ma copine, et moi, près d’un grand mur. Un mur vi...
  • Le temps
    Le temps __ Maman, maman, combien ça fait une semaine ? __ Ça fait 7 jours. __ Non, pas en jours, mais en temps ? __ disons 7fois 24 ...
  • Krissa
    Krissa Une amie à moi, une amie de longue date me raconta l’anecdote suivante : « Lorsque ma mère et ma grand-mère, les éternelles comp...
  • la corde
    La corde Dans les temps les plus anciens, la paix et la prospérité régnaient sur la terre. La nature était généreuse et clémente...
  • les cheveux de l'amour
    la peinture est d' Antoinette Deley Les cheveux de l’amour Lorsqu’elle a vu ses cheveux s’allonger outre mesure, elle fut u...
  • Reve N° 7
    Rêve N° 7 Le rêve de Nabiha Elle regardait la mer. Trop de scintillement. Elle ne distinguait ni vagues, ni houle, ni bateaux, ni rien...
  • Parodie du Lac de Lamartine
    Le Lac de Lamartine parut en 1820. Les automobiles Delage et les torpédos datent des années 1920, époque où ont dû être composées ces 1...
  • les menteries arabes
    Il existait dans les pays arabes des recueils de menteries très agréables. On y regroupait des petites anecdotes farfelues où l’imagina...
  • Reve N°16
    Rêve N° 16 Le rêve de la Belle au Bois Dormant Elle avait dormi très longtemps. Le grand sommeil. Peut-être le plus grand de tout les ...
  • A fleur de mots Aphorismes II Extraits
    http://www.edilivre.com/frontwidget/preview/viewer/id/525175/

Nombre total de pages vues

Messages les plus consultés

  • le fou rire du Fqih
    Le fou rire du fqih Durant nos randonnées buissonnières, nous passions, Myriam ma copine, et moi, près d’un grand mur. Un mur vi...
  • Le temps
    Le temps __ Maman, maman, combien ça fait une semaine ? __ Ça fait 7 jours. __ Non, pas en jours, mais en temps ? __ disons 7fois 24 ...
  • Krissa
    Krissa Une amie à moi, une amie de longue date me raconta l’anecdote suivante : « Lorsque ma mère et ma grand-mère, les éternelles comp...
  • la corde
    La corde Dans les temps les plus anciens, la paix et la prospérité régnaient sur la terre. La nature était généreuse et clémente...
  • les cheveux de l'amour
    la peinture est d' Antoinette Deley Les cheveux de l’amour Lorsqu’elle a vu ses cheveux s’allonger outre mesure, elle fut u...
  • Reve N° 7
    Rêve N° 7 Le rêve de Nabiha Elle regardait la mer. Trop de scintillement. Elle ne distinguait ni vagues, ni houle, ni bateaux, ni rien...
  • Parodie du Lac de Lamartine
    Le Lac de Lamartine parut en 1820. Les automobiles Delage et les torpédos datent des années 1920, époque où ont dû être composées ces 1...
  • les menteries arabes
    Il existait dans les pays arabes des recueils de menteries très agréables. On y regroupait des petites anecdotes farfelues où l’imagina...
  • Reve N°16
    Rêve N° 16 Le rêve de la Belle au Bois Dormant Elle avait dormi très longtemps. Le grand sommeil. Peut-être le plus grand de tout les ...
  • A fleur de mots Aphorismes II Extraits
    http://www.edilivre.com/frontwidget/preview/viewer/id/525175/
Thème Awesome Inc.. Fourni par Blogger.