El Mehraz ( suite et fin)
____A toi d'agir maintenant. J'ai fait tout ce que j'avais à faire, moi ! Mon rôle est terminé, dit Ommi Hadda. Manière de faire comprendre qu'il fallait entreprendre une nouvelle tournée de Ftouh. Aicha avait prévu la chose. Elle avait l'habitude avec la vieille dame .
Elle se hâta d'exécuter les consignes . Elle partagea la terre sacrée en sept parties, pour sept jours . Laborieusement , elle s'est mise à astiquer en prononçant les paroles mal apprises . Elle frotta, frotta..consciencieusement, régulièrement sans oublier le moindre petit recoin .
Au fur et à mesure , elle remarqua que cette terre bénie contenait une matière qui la différenciait des sols banals . Elle se dit : « C'est ça la bénédiction !! » . Elle prenait conscience qu'elle tenait entre les mains un bout de sainteté. Sidi Moumen s'incarnait dans sa terre, dans la terre qu'elle tripotait, qu'elle malaxait entre les doigts, qu'elle pulvérisait et qui forcement pénétrait en elle, par la peau, par les veines, jusqu'au cœur, jusqu 'au foie . " Ah !! la bonne terre " et elle l'approcha de son nez et respira profondément , intensément , yeux fermés et paupières serrées . Elle sentit quelque chose qui restait à définir, qu'elle ne voudrait peut-être pas définir ..
Le premier jour . Le deuxième jour . Le troisième jour..et la terre commença à se révéler, à communiquer ses secrets aux doigts qui la caressaient . On dirait que c'était les doigts, avec leur contact , qui saisirent les premiers . Ils comprirent que la terre contenait de la cendre . Sans le vouloir, et même en le refusant , Aicha pensa à la recette coutumière de savon noir et de la cendre .
Perplexe, elle ne savait plus où se situait la baraka . En son for intérieur, elle insista pour fermer cette parenthèse d'hésitation et continua son acharnement sur le mehraz, de plus belle .Il devenait de plus en plus brillant, lumineux , flamboyant..
Au septième jour, elle contempla le résultat de son travail , satisfaite, fière, et bouleversée . Elle appela les voisines pour admirer son chef- d’œuvre.
__ ...mais il est en or !!
__ Oui, il en a la couleur et la brillance !!
__ Quelle métamorphose !!
__ C'est mieux que de l'or !!
__ Oui beaucoup mieux !!
Une des voisine déposa le joyau au soleil et ce fut l'éblouissement général !! Il étincelait de partout comme un diamant à multiple facettes .
__ Je pense que ce qui brille comme ça , c'est la baraka de Sidi Moumen .
__ Il y a dans ce vase comme une odeur de sainteté !!
__ Grand Dieu !!
__ Par tous les saints !!
__C'est une vraie baraka divine ..
En entendant toutes ces remarques, une des voisines allait tomber dans les pommes
D'autres voisines et parentes venaient louer l'objet précieux ..
__ ce serait un sacrilège d'utiliser cette merveille pour moudre les épices !
__ Oui, c'est vrai ! Il ne faut pas le souiller avec ça !!
__Il faut juste le laisser dans un coin et apprécier en récitant des louanges !!
Quelques unes s'étaient mises à psalmodier les bribes de ce qu'elles savaient et ne savaient pas des rituels et du Livre Saint . La Fatiha fut récitée à plusieurs reprises, des morceaux de chants andalous, des trois-quart de vers d'Omkheltoum.. Chacune y allait à sa manière, encouragée par l'effet de groupe, et toutes étaient pleines de dévotion sincère , comme si elles s'étaient purifiées elles-mêmes .
Le « vase » mehraz fut déposé dans un coin, à l'abri , afin de préserver sa sainteté, solennel dans sa brillance, trônant entre l’éclat des zelliges des murs et celui du sol , auxquels il daignait accorder quelques reflets pâles et bienveillants .
Aicha vaquait à ses occupations quotidiennes, comme une fourmis sautillant d'une besogne à l'autre , dans un enchaînement infini qui réglait toute sa vie . Elle ne faisait plus attention à son mehraz . Elle l'avait presque oublié, comme on finit par oublier un tableau accroché au mur .
Ce n'est que le jour du grand nettoyage, à l'occasion de l’Aïd qu'elle le rencontra à nouveau .
Elle le rencontra, oui, mais ce n'était plus le même. Il avait perdu tout son éclat et d'or il devint charbonneux, terne, effacé, misérable, presque sinistre et abandonné .
Au début , ce fut l'étonnement, puis vint la grande déception. Elle s'est mise à le scruter plus attentivement , à le tourner et le retourner, à le palper, le caresser , comme pour le questionner , comme voulant en tirer un secret , comme sollicitant un signe, un clin d’œil, une parole , un aveu . Il resta inerte, morne, muet . A mesure que son regard s’attardait sur l'objet, il lui devint familier, plus proche .
Enfin de compte , elle fut soulagée . Elle avait retrouvé son instrument de travail qui lui facilitait l'existence . Elle a redécouvert son mehraz, le mehraz avec lequel elle tapait, tapait . Les sonorités lui revinrent dans le corps : taq ztaq, taq ztaq . Elle en fut émue et savoura intensément les retrouvailles et sans se rendre vraiment compte , elle effleura de son pouce une petite callosité dans la paume de sa main droite, stigmate de leurs longues fiançailles, avec, dans le regard, un profond silence qui remontait d'une respiration calmement essoufflée . Après un tressaillement bref qui lui amena un long soupir d'éveil , elle déposa sa majesté le mehraz à sa place habituelle, celle d'avant l'aventure dans l’au-delà, dans la cuisine, bouche contre le sol pour qu'aucune souris aventurière ne vînt lui rendre visite .
Quand le lendemain, elle reprit ses taq ztaq et ses driiin driiin , personne ne s'étonna, mais elle était maintenant persuadée que son nouveau mehraz avait quelque chose de plus . Il avait la baraka . La vraie. La bonne . Pas celle du bling bling , des faux éclats , et de l'apparat , car il broyait mieux et vite. Cela, elle le gardait pour elle .Après tout ça n’intéressait nullement Ommi hadda et ses sbires .C 'était entre elle et son mortier retrouvé après moult péripéties de fkihs et de saints . C'était peut-être dû à une énergie retrouvée, au contact renouvelé, à la facilité oubliée .
Après tout, cette baraka ci, elle la devait à ses propres mains qui savaient faire étinceler les choses les plus ternes . Elle en fut persuadée , profondément, sincèrement , lorsqu'elle remarqua que le haut du pilon, la partie que ses mains caressaient tous les jours, était étincelante sans terre bénie.
Elle fut très heureuse de comprendre qu'elle détenait la baraka dans ces mains, entre ses doigts, ses propres doigts à elle .
Elle commença alors à ne plus regretter son joli khalkhal . Sa découverte valait bien un bijou .
Un jour en farfouillant dans un tiroir secret, elle trouva l'amulette et les herbes sèches qu'elle aurait dû brûler pour en répandre le parfum sanctifié lors du nettoyage.
Le rituel n'a pas été exécuté en bonne et dû forme ?!!
__..Et pourtant, se dit Aicha, et pourtant !!
Elle ne put s’empêcher d'esquisser un sourire,,entre malice et résignation .
Naima Benabdelali
____A toi d'agir maintenant. J'ai fait tout ce que j'avais à faire, moi ! Mon rôle est terminé, dit Ommi Hadda. Manière de faire comprendre qu'il fallait entreprendre une nouvelle tournée de Ftouh. Aicha avait prévu la chose. Elle avait l'habitude avec la vieille dame .
Elle se hâta d'exécuter les consignes . Elle partagea la terre sacrée en sept parties, pour sept jours . Laborieusement , elle s'est mise à astiquer en prononçant les paroles mal apprises . Elle frotta, frotta..consciencieusement, régulièrement sans oublier le moindre petit recoin .
Au fur et à mesure , elle remarqua que cette terre bénie contenait une matière qui la différenciait des sols banals . Elle se dit : « C'est ça la bénédiction !! » . Elle prenait conscience qu'elle tenait entre les mains un bout de sainteté. Sidi Moumen s'incarnait dans sa terre, dans la terre qu'elle tripotait, qu'elle malaxait entre les doigts, qu'elle pulvérisait et qui forcement pénétrait en elle, par la peau, par les veines, jusqu'au cœur, jusqu 'au foie . " Ah !! la bonne terre " et elle l'approcha de son nez et respira profondément , intensément , yeux fermés et paupières serrées . Elle sentit quelque chose qui restait à définir, qu'elle ne voudrait peut-être pas définir ..
Le premier jour . Le deuxième jour . Le troisième jour..et la terre commença à se révéler, à communiquer ses secrets aux doigts qui la caressaient . On dirait que c'était les doigts, avec leur contact , qui saisirent les premiers . Ils comprirent que la terre contenait de la cendre . Sans le vouloir, et même en le refusant , Aicha pensa à la recette coutumière de savon noir et de la cendre .
Perplexe, elle ne savait plus où se situait la baraka . En son for intérieur, elle insista pour fermer cette parenthèse d'hésitation et continua son acharnement sur le mehraz, de plus belle .Il devenait de plus en plus brillant, lumineux , flamboyant..
Au septième jour, elle contempla le résultat de son travail , satisfaite, fière, et bouleversée . Elle appela les voisines pour admirer son chef- d’œuvre.
__ ...mais il est en or !!
__ Oui, il en a la couleur et la brillance !!
__ Quelle métamorphose !!
__ C'est mieux que de l'or !!
__ Oui beaucoup mieux !!
Une des voisine déposa le joyau au soleil et ce fut l'éblouissement général !! Il étincelait de partout comme un diamant à multiple facettes .
__ Je pense que ce qui brille comme ça , c'est la baraka de Sidi Moumen .
__ Il y a dans ce vase comme une odeur de sainteté !!
__ Grand Dieu !!
__ Par tous les saints !!
__C'est une vraie baraka divine ..
En entendant toutes ces remarques, une des voisines allait tomber dans les pommes
D'autres voisines et parentes venaient louer l'objet précieux ..
__ ce serait un sacrilège d'utiliser cette merveille pour moudre les épices !
__ Oui, c'est vrai ! Il ne faut pas le souiller avec ça !!
__Il faut juste le laisser dans un coin et apprécier en récitant des louanges !!
Quelques unes s'étaient mises à psalmodier les bribes de ce qu'elles savaient et ne savaient pas des rituels et du Livre Saint . La Fatiha fut récitée à plusieurs reprises, des morceaux de chants andalous, des trois-quart de vers d'Omkheltoum.. Chacune y allait à sa manière, encouragée par l'effet de groupe, et toutes étaient pleines de dévotion sincère , comme si elles s'étaient purifiées elles-mêmes .
Le « vase » mehraz fut déposé dans un coin, à l'abri , afin de préserver sa sainteté, solennel dans sa brillance, trônant entre l’éclat des zelliges des murs et celui du sol , auxquels il daignait accorder quelques reflets pâles et bienveillants .
Aicha vaquait à ses occupations quotidiennes, comme une fourmis sautillant d'une besogne à l'autre , dans un enchaînement infini qui réglait toute sa vie . Elle ne faisait plus attention à son mehraz . Elle l'avait presque oublié, comme on finit par oublier un tableau accroché au mur .
Ce n'est que le jour du grand nettoyage, à l'occasion de l’Aïd qu'elle le rencontra à nouveau .
Elle le rencontra, oui, mais ce n'était plus le même. Il avait perdu tout son éclat et d'or il devint charbonneux, terne, effacé, misérable, presque sinistre et abandonné .
Au début , ce fut l'étonnement, puis vint la grande déception. Elle s'est mise à le scruter plus attentivement , à le tourner et le retourner, à le palper, le caresser , comme pour le questionner , comme voulant en tirer un secret , comme sollicitant un signe, un clin d’œil, une parole , un aveu . Il resta inerte, morne, muet . A mesure que son regard s’attardait sur l'objet, il lui devint familier, plus proche .
Enfin de compte , elle fut soulagée . Elle avait retrouvé son instrument de travail qui lui facilitait l'existence . Elle a redécouvert son mehraz, le mehraz avec lequel elle tapait, tapait . Les sonorités lui revinrent dans le corps : taq ztaq, taq ztaq . Elle en fut émue et savoura intensément les retrouvailles et sans se rendre vraiment compte , elle effleura de son pouce une petite callosité dans la paume de sa main droite, stigmate de leurs longues fiançailles, avec, dans le regard, un profond silence qui remontait d'une respiration calmement essoufflée . Après un tressaillement bref qui lui amena un long soupir d'éveil , elle déposa sa majesté le mehraz à sa place habituelle, celle d'avant l'aventure dans l’au-delà, dans la cuisine, bouche contre le sol pour qu'aucune souris aventurière ne vînt lui rendre visite .
Quand le lendemain, elle reprit ses taq ztaq et ses driiin driiin , personne ne s'étonna, mais elle était maintenant persuadée que son nouveau mehraz avait quelque chose de plus . Il avait la baraka . La vraie. La bonne . Pas celle du bling bling , des faux éclats , et de l'apparat , car il broyait mieux et vite. Cela, elle le gardait pour elle .Après tout ça n’intéressait nullement Ommi hadda et ses sbires .C 'était entre elle et son mortier retrouvé après moult péripéties de fkihs et de saints . C'était peut-être dû à une énergie retrouvée, au contact renouvelé, à la facilité oubliée .
Après tout, cette baraka ci, elle la devait à ses propres mains qui savaient faire étinceler les choses les plus ternes . Elle en fut persuadée , profondément, sincèrement , lorsqu'elle remarqua que le haut du pilon, la partie que ses mains caressaient tous les jours, était étincelante sans terre bénie.
Elle fut très heureuse de comprendre qu'elle détenait la baraka dans ces mains, entre ses doigts, ses propres doigts à elle .
Elle commença alors à ne plus regretter son joli khalkhal . Sa découverte valait bien un bijou .
Un jour en farfouillant dans un tiroir secret, elle trouva l'amulette et les herbes sèches qu'elle aurait dû brûler pour en répandre le parfum sanctifié lors du nettoyage.
Le rituel n'a pas été exécuté en bonne et dû forme ?!!
__..Et pourtant, se dit Aicha, et pourtant !!
Elle ne put s’empêcher d'esquisser un sourire,,entre malice et résignation .
Naima Benabdelali
Marie Bernadette Jadot Une
aventure initiatique pour Aicha et son mehraz, donnant raison à l'adage
qui dit qu'il n'y a que la foi qui sauve puisque la baraka lui a été
accordée sans que les rituels ne soient vraiment accomplis
Merci pour cette divertissante et agréable lecture, Naima.
Douce soirée à toi.
Merci pour cette divertissante et agréable lecture, Naima.
Douce soirée à toi.
Sayd Sayyoud La
lecture de ton beau texte me met à bord d'une embarcation à explorer le
temps ..elle me conduit jusqu'à mon enfance où l'insouciance est reine
.. voilà , je revois ma mère sur une haydoura tenant cet " objet
complice et magique " qu'est el mehraz t…Voir plus



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