Une douleur
Dans un parc, sur un banc . Elle était assise, un peu recroquevillée , ramassée , les mains entre les jambes , paume contre paume, comme pour mieux rentrer en elle-même . Elle regardait plutôt en bas , mais levait la tête de temps en temps et balayait quelque chose de flou dans le ciel , puis promenait sa vision vide, sans intérêt , sans goût , sur les alentours , sans rien fixer . On dirait qu'elle ne savait quoi faire de ses yeux et du monde qui s'y reflétait . Tout en elle renvoyait de l'indécision , de l'incertitude , du flottement . Elle aurait pu être ailleurs , corps et âme , entre ciel et terre . Une terre sans sol , une terre molle . Un ciel atone . Ses regards fades et ternes passaient sur les joggeurs sans les traverser . Les arbres , les parterres de fleurs, le sous- bois bien garni , semblaient inexistants dans le néant immense et pesant de ses prunelles
Des soupirs étouffés se percevaient en échos .
Une femme sur un banc . Ou peut-être un objet jeté avec nonchalance?
Chétive, âge indéterminé, un peu négligée , sans maquillage aucun , cheveux courts comme coiffés d'eux-mêmes , un léger manteau , des espadrilles . Comme si elle faisait exprès de laisser le charme et la grâce de côté . Pourtant de beaux traits . Une harmonie engourdie comme celle d'un lac qui sommeille sous la brume, sans brise, sans éclat, sans cris d'enfants .
Je suis passée devant elle . Encore et encore . Je lui ai souri . Elle répondit en entr'ouvrant les lèvres d'un geste sans vie , sans lumière .
__ Bonjour !
__ Bonjour !! Un petit mot pale qui sortait d'une profondeur caverneuse . A peine audible .
__ Tu permets ? dis-je en m’asseyant de l'autre côté du banc .
Un autre semblant de sourire encourageant .
__ Il fait beau !! Une journée de printemps.
L'avait-elle remarquée ?? Elle jeta un regard circulaire autour comme pour s'en assurer et dit :
__Oui..Oui..
Sa politesse la poussait à répondre, mais le cœur n'y était pas .
__ Viens !! on marche un peu dis-je avec une tendre fermeté , car je sentais que si elle bougeait ça la sortirait d'elle-même et la détendrait .
Elle se leva péniblement . Une grosse lourdeur de la volonté .
Quel poids invisible transportait-elle dans sa tête, dans son cœur, dans ses bras, dans ses jambes .
Sa démarche suggérait, cependant, une noblesse de port de tête, des mouvements aériens , une grâce que le corps ne pouvait oublier . Et là, elle collait au sol, comme aspirée vers la terre .A part les jambes qui obéissaient difficilement à la cadence de notre marche au ralenti, rien ne se mouvait en elle . Nous trottinons, clopinons ..
Puis j’accélérais le rythme et elle suivait et petit à petit devint plus alerte .
De temps en temps, elle tournait la tête vers moi et esquissait un sourire que je prenais pour un discret remerciement .
Maintenant que le corps commençait à communiquer , à se délier, je voulais l'emmener à la parole . Comment faire épanouir une bouche cousue sans heurter ?
J’ai commencé à lui parler du parc, de ses visiteurs, des enfants et de leurs jeux . Des généralités. Des banalités. Je voulais lui raconter une blague , mais je ne savais pas par où elle avait mal . J'avais peur d'enfoncer un clou et que mes blagues ne soient pas de circonstance.
Les silences peuplaient notre longue marche , et quelques regards de deux inconnues .
J'ai fini par remarquer quelque chose . Il y avait beaucoup de chats dans le parc et systématiquement , elle les évitait du regard, elle détournait la tête, et changeait d'itinéraire , bouleversée . Visiblement cette femme détestait les chats .
__Il y a beaucoup trop de chats dans ce parc, dis-je
__ Oui, il y en a !!
__ Il y a des gens qui s'en occupent. Ils leurs apportent des croquettes et de l'eau tous les jours .
Les avis diffèrent. Certains joggeurs pensent que c'est une bonne chose . D'autres croient que cela fait des chats des sortes de mendiants dépendants qui ne peuvent plus se débrouiller tous seuls .
__ .. ..
__ Je bavarde, je bavarde . Je ne t'ennuie pas j'espère ?
__ Ho !! Non ! Pas du tout . Moi aussi je suis bavarde , tu sais !
__ pas aujourd'hui ..
__C'est juste parce que je suis triste .
__ ? ? ? ?
__Depuis que j'ai perdu mon chat, je n'ai pas ouvert la bouche .. Je n'arrive pas ..
Je ne dis rien . La meilleure façon de la pousser à s'exprimer . Je sentais qu'elle en avait envie, malgré les réticences du gros cœur .
__ Je parlais à mon chat tout le temps . De tout et de rien . Je lui racontais mes heurts et malheurs et il écoutait attentivement . Il acquiesçait . Il miaulait . Il pouvait deviner ma joie et ma tristesse . Il savait s'exprimer . En tout cas je le comprenais .Tu sais pourquoi ?
__ Pourquoi ?
Parce que nous avons vécu ensemble 16 ans et 7 mois . Il était né chez moi . Maintenant , il est mort et depuis je ne parle presque plus .
Je lui serrai la main . Une main tiède. , molle qui sentait l'abandon .
Un silence !!
Et elle poursuivit :
__ les mots tournent dans ma tête, tournent et tournent et ne sortent pas . Vous êtes la seule personne à qui je raconte ça .
Maintenant qu'il est absent, je le vois partout , sur le lit , les tapis , les divans ..partout , partout.. Il avait ses habitudes et marquait le temps et l'espace ... Il s'appelait Rosi !!!!
Je l'ai prise dans mes bras et elle s'est mise à pleurer en silence contre ma poitrine .
Je ne savais pas que la perte d'un chat pouvait affecter si profondément et si sincèrement .
Naima Benabdelalis
Dans un parc, sur un banc . Elle était assise, un peu recroquevillée , ramassée , les mains entre les jambes , paume contre paume, comme pour mieux rentrer en elle-même . Elle regardait plutôt en bas , mais levait la tête de temps en temps et balayait quelque chose de flou dans le ciel , puis promenait sa vision vide, sans intérêt , sans goût , sur les alentours , sans rien fixer . On dirait qu'elle ne savait quoi faire de ses yeux et du monde qui s'y reflétait . Tout en elle renvoyait de l'indécision , de l'incertitude , du flottement . Elle aurait pu être ailleurs , corps et âme , entre ciel et terre . Une terre sans sol , une terre molle . Un ciel atone . Ses regards fades et ternes passaient sur les joggeurs sans les traverser . Les arbres , les parterres de fleurs, le sous- bois bien garni , semblaient inexistants dans le néant immense et pesant de ses prunelles
Des soupirs étouffés se percevaient en échos .
Une femme sur un banc . Ou peut-être un objet jeté avec nonchalance?
Chétive, âge indéterminé, un peu négligée , sans maquillage aucun , cheveux courts comme coiffés d'eux-mêmes , un léger manteau , des espadrilles . Comme si elle faisait exprès de laisser le charme et la grâce de côté . Pourtant de beaux traits . Une harmonie engourdie comme celle d'un lac qui sommeille sous la brume, sans brise, sans éclat, sans cris d'enfants .
Je suis passée devant elle . Encore et encore . Je lui ai souri . Elle répondit en entr'ouvrant les lèvres d'un geste sans vie , sans lumière .
__ Bonjour !
__ Bonjour !! Un petit mot pale qui sortait d'une profondeur caverneuse . A peine audible .
__ Tu permets ? dis-je en m’asseyant de l'autre côté du banc .
Un autre semblant de sourire encourageant .
__ Il fait beau !! Une journée de printemps.
L'avait-elle remarquée ?? Elle jeta un regard circulaire autour comme pour s'en assurer et dit :
__Oui..Oui..
Sa politesse la poussait à répondre, mais le cœur n'y était pas .
__ Viens !! on marche un peu dis-je avec une tendre fermeté , car je sentais que si elle bougeait ça la sortirait d'elle-même et la détendrait .
Elle se leva péniblement . Une grosse lourdeur de la volonté .
Quel poids invisible transportait-elle dans sa tête, dans son cœur, dans ses bras, dans ses jambes .
Sa démarche suggérait, cependant, une noblesse de port de tête, des mouvements aériens , une grâce que le corps ne pouvait oublier . Et là, elle collait au sol, comme aspirée vers la terre .A part les jambes qui obéissaient difficilement à la cadence de notre marche au ralenti, rien ne se mouvait en elle . Nous trottinons, clopinons ..
Puis j’accélérais le rythme et elle suivait et petit à petit devint plus alerte .
De temps en temps, elle tournait la tête vers moi et esquissait un sourire que je prenais pour un discret remerciement .
Maintenant que le corps commençait à communiquer , à se délier, je voulais l'emmener à la parole . Comment faire épanouir une bouche cousue sans heurter ?
J’ai commencé à lui parler du parc, de ses visiteurs, des enfants et de leurs jeux . Des généralités. Des banalités. Je voulais lui raconter une blague , mais je ne savais pas par où elle avait mal . J'avais peur d'enfoncer un clou et que mes blagues ne soient pas de circonstance.
Les silences peuplaient notre longue marche , et quelques regards de deux inconnues .
J'ai fini par remarquer quelque chose . Il y avait beaucoup de chats dans le parc et systématiquement , elle les évitait du regard, elle détournait la tête, et changeait d'itinéraire , bouleversée . Visiblement cette femme détestait les chats .
__Il y a beaucoup trop de chats dans ce parc, dis-je
__ Oui, il y en a !!
__ Il y a des gens qui s'en occupent. Ils leurs apportent des croquettes et de l'eau tous les jours .
Les avis diffèrent. Certains joggeurs pensent que c'est une bonne chose . D'autres croient que cela fait des chats des sortes de mendiants dépendants qui ne peuvent plus se débrouiller tous seuls .
__ .. ..
__ Je bavarde, je bavarde . Je ne t'ennuie pas j'espère ?
__ Ho !! Non ! Pas du tout . Moi aussi je suis bavarde , tu sais !
__ pas aujourd'hui ..
__C'est juste parce que je suis triste .
__ ? ? ? ?
__Depuis que j'ai perdu mon chat, je n'ai pas ouvert la bouche .. Je n'arrive pas ..
Je ne dis rien . La meilleure façon de la pousser à s'exprimer . Je sentais qu'elle en avait envie, malgré les réticences du gros cœur .
__ Je parlais à mon chat tout le temps . De tout et de rien . Je lui racontais mes heurts et malheurs et il écoutait attentivement . Il acquiesçait . Il miaulait . Il pouvait deviner ma joie et ma tristesse . Il savait s'exprimer . En tout cas je le comprenais .Tu sais pourquoi ?
__ Pourquoi ?
Parce que nous avons vécu ensemble 16 ans et 7 mois . Il était né chez moi . Maintenant , il est mort et depuis je ne parle presque plus .
Je lui serrai la main . Une main tiède. , molle qui sentait l'abandon .
Un silence !!
Et elle poursuivit :
__ les mots tournent dans ma tête, tournent et tournent et ne sortent pas . Vous êtes la seule personne à qui je raconte ça .
Maintenant qu'il est absent, je le vois partout , sur le lit , les tapis , les divans ..partout , partout.. Il avait ses habitudes et marquait le temps et l'espace ... Il s'appelait Rosi !!!!
Je l'ai prise dans mes bras et elle s'est mise à pleurer en silence contre ma poitrine .
Je ne savais pas que la perte d'un chat pouvait affecter si profondément et si sincèrement .
Naima Benabdelalis
Marie Bernadette Jadot Merci profondément pour cette lecture emplie de cette tendresse humaine qui console de tant de peine...
Le regard, l'attention portés sur celle qui est dans une profonde détresse tisse un lien d'humanité qui émeut profondément. La raison de la détresse…Voir plus
Le regard, l'attention portés sur celle qui est dans une profonde détresse tisse un lien d'humanité qui émeut profondément. La raison de la détresse…Voir plus
Abdelahad Idrissi Kaïtouni Rien
de plus banal que la mort d’un chat. Ce qui l’est moins, c’est votre
art consommé de le raconter avec des mots qui viennent chercher la
compassion au plus profond de chacun. Bravo !



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