--------------------------------------------Un
jeu sans conséquences
Assise sur une chaise longue , sous un
parasol .Une ribambelle de cousins et cousines papotant autour
d'elle . Un chapeau large. Des lunettes qu'elle ne cessait d'enlever
et de remettre , pour scruter l’horizon et les environs ,quand
elle n'était pas absorbée dans sa lecture .
Elle sentait une présence . Une
présence qui pesait sur elle comme une ombre . Il y a des ondes
qu'on ressent avant d'en distinguer la source . Elle se retourna et
vit furtivement une tête inversée.
Se retourna encore et la tête devint
homme . Un homme au front dégarni , une barbe de quelques jours ,
un regard appuyé et un livre sur la cuisse . Il la regardait comme
on regarderait, dans un musée , un tableau qu'on a du mal à
s'approprier , à faire entrer dans son univers .
__Cela ne se fait pas de regarder les
gens comme ça, se dit-elle .
Il détourna les yeux , se voulant
plus discret , puis comme obnubilé , il revint à la charge .
Elle remit ses lunettes , replongea en
elle-même , puis tourna la tête vers lui encore une fois . Elle
pensa à la Mona Lisa et esquissa un sourire . Il lui rendit son
sourire et dit :
__ On m'appelle Ali .
__ On m'appelle Sissi .
__C'est un nom de plage ?
__Non, un nom de Facebook.
__Alors tu es impératrice .
__Oui ! Cela me donne une impression
de grandeur .
__Attention ! Elle a fini mal .
__ Non, c'était une belle fin . Dans
les bras de l'amour .
__O que non !!
__ Moi , je préfère le penser ainsi
.
__Parce que c'est romantique ?
__Non, simplement parce que ça fait
parler .
__ Et Ali, ça fait parler ?
__ Cela dépend des cultures. Avec des
muscles et des poings … En français, je le trouve squelettique .
Ce n'est pas bon de dénuder les voyelles dans un prénom .
__ Et en arabe ?
__ En arabe, au contraire , il ouvre
bien bouche et avec douceur . C'est plus étoffé , plus sympathique
.
Encore quelques mots, quelques
sourires, quelques rires et chacun replongea dans son livre .
Elle enleva ses lunettes et promena
son regard circulaire, comme au début , c'est alors qu'il lui
proposa d 'aller prendre des glaces .
__Quel parfum ? Demanda le garçon .
Au lieu de dire « amande », elle dit
amante .
Rires encore !!
Il lui suggéra de continuer leur
marche tout le long de la plage.
__ Quand tu as dit « amante », ,
c'était un lapsus ou bien c'était exprès ?
__ A ton avis ?
__ Vu ton air amusé, je pense que
c'était intentionnel .
__C'est ma cousine qui a inventé ce
truc et moi bêtement, je le répète .
Après quelques pas, il lui demanda:
__Tout à l'heure, tu as dit « Moi,
je le préfère le penser ainsi ». Tu crois que cela
changerait quelque chose au cours de l'Histoire .
__ Oui . L'Histoire, ce n'est que ce
qu'on en pense .
__ ..et le statut du réel alors ?
__ Le vrai du vrai ?
__Oui !
__Il n'est écrit nulle part .
__A quoi tu crois alors ?
__A la vie .
__ Tu ne trouves pas que c'est trop
vaste ?
__ C'est justement pour ça que j'y
crois . On peut étendre les bras de tout côté ..
__ C'est une réflexion de vacancière
.
__Exactement acquiesça-t-elle
avec un large sourire .
Quand les ombres commençaient à
souligner les petites dunes du sable, ils rebroussèrent chemin.Le
calme de la plage avait quelque chose de captivant. On dirait que la
mer préparait sa couche . Les vagues languissaient , s'étendaient
et venaient paresser en léchant la terre, embrassant encore et
encore la douceur du sable chaud .
La marche du duo ralentissait
imperceptiblement dans une certaine torpeur enveloppante et
contagieuse .
En voulant l'aider à plier sa chaise,
sa main frôla son épaule..et ce fut une seconde d'arrêt . Une
onde frissonnante parcourut son corps et alla se loger dans un coin
de son ventre . Elle ne leva pas la
tête de peur de trahir un éventuel
émoi . A ce moment-là, elle ne savait pas encore que c'était son
unique souvenir de vacances .
Le lendemain, il ne revint pas .
Elle n'a pas maudit ce sort ironique .
Elle ne lui en n'a pas voulu, ni excusé , ni pardonné . Ce n'était
pas le proverbe français « les absents ont tort » qui exprimerait
son sentiment, mais plutôt celui de sa grand-mère qui disait : «
l 'absent transporte avec lui ses motivations » . C'était comme ça
et ça devait être comme ça .
Malgré tout , elle avait du mal à
avaler, littéralement .C'est resté comme un petit nœud dans sa
gorge , qu'elle a dû balader pendant de longues journées .
Elle se disait : C'était rien . Une
longue marche d'un fin d'après-midi d'été , avec quelques
éléments naturels comme complices. Quelques phrases banales,
quelques rires, quelques sourires,, C'était ça son aventure . Si
elle devait la raconter , qu'est-ce qu'elle dirait . Rien .Aucun
événement, aucune péripétie, aucun détour , aucune perspective
. Le plat . Le plat . L'eau , le ciel clair, trop clair .
Qu'ont-ils pu dire ? Ils n'ont pas
discuté. Ils n'ont pas conversé . Ils ont simplement bavardé ,
plongé, bavardé, puis replongé..et la mer les accueillait et les
vagues les caressaient, et la brise taquinait leur peau , ses
cheveux venant parfois lisser ses muscles avec une impertinence
tolérée ..
Pourtant elle l'a espéré pendant
trois jours , l'a recherché des yeux et des pieds , l'a confondu
avec d'autres,,
le congé était fini et tout finit
avec , ou presque . Dans son esprit rode encore le titre du livre
qu'il tenait , titre qu'elle avait remarqué avant la tête
renversée : « Pendant que j'agonise ».
C'est cela les petites rencontres des
vacances . Brèves et incisives . Elles vous laissent l'emprunte
d'un frôlement distrait. Elles profitent d'une disponibilité du
corps et de l'esprit, de l’abondance du temps et de l'espace ,
pour planter une graine qu'elles oublient d'arroser .
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire