dimanche 2 août 2020

Un jeu sans conséquences

--------------------------------------------Un jeu sans conséquences
Assise sur une chaise longue , sous un parasol .Une ribambelle de cousins et cousines papotant autour d'elle . Un chapeau large. Des lunettes qu'elle ne cessait d'enlever et de remettre , pour scruter l’horizon et les environs ,quand elle n'était pas absorbée dans sa lecture .
Elle sentait une présence . Une présence qui pesait sur elle comme une ombre . Il y a des ondes qu'on ressent avant d'en distinguer la source . Elle se retourna et vit furtivement une tête inversée.
Se retourna encore et la tête devint homme . Un homme au front dégarni , une barbe de quelques jours , un regard appuyé et un livre sur la cuisse . Il la regardait comme on regarderait, dans un musée , un tableau qu'on a du mal à s'approprier , à faire entrer dans son univers .
__Cela ne se fait pas de regarder les gens comme ça, se dit-elle .
Il détourna les yeux , se voulant plus discret , puis comme obnubilé , il revint à la charge .
Elle remit ses lunettes , replongea en elle-même , puis tourna la tête vers lui encore une fois . Elle pensa à la Mona Lisa et esquissa un sourire . Il lui rendit son sourire et dit :
__ On m'appelle Ali .
__ On m'appelle Sissi .
__C'est un nom de plage ?
__Non, un nom de Facebook.
__Alors tu es impératrice .
__Oui ! Cela me donne une impression de grandeur .
__Attention ! Elle a fini mal .
__ Non, c'était une belle fin . Dans les bras de l'amour .
__O que non !!
__ Moi , je préfère le penser ainsi .
__Parce que c'est romantique ?
__Non, simplement parce que ça fait parler .
__ Et Ali, ça fait parler ?
__ Cela dépend des cultures. Avec des muscles et des poings … En français, je le trouve squelettique . Ce n'est pas bon de dénuder les voyelles dans un prénom .
__ Et en arabe ?
__ En arabe, au contraire , il ouvre bien bouche et avec douceur . C'est plus étoffé , plus sympathique .
Encore quelques mots, quelques sourires, quelques rires et chacun replongea dans son livre .
Elle enleva ses lunettes et promena son regard circulaire, comme au début , c'est alors qu'il lui proposa d 'aller prendre des glaces .
__Quel parfum ? Demanda le garçon .
Au lieu de dire « amande », elle dit amante .
Rires encore !!
Il lui suggéra de continuer leur marche tout le long de la plage.
__ Quand tu as dit « amante », , c'était un lapsus ou bien c'était exprès ?
__ A ton avis ?
__ Vu ton air amusé, je pense que c'était intentionnel .
__C'est ma cousine qui a inventé ce truc et moi bêtement, je le répète .

Après quelques pas, il lui demanda:
__Tout à l'heure, tu as dit « Moi, je le préfère le penser ainsi ». Tu crois que cela changerait quelque chose au cours de l'Histoire .
__ Oui . L'Histoire, ce n'est que ce qu'on en pense .
__ ..et le statut du réel alors ?
__ Le vrai du vrai ?
__Oui !
__Il n'est écrit nulle part .
__A quoi tu crois alors ?
__A la vie .
__ Tu ne trouves pas que c'est trop vaste ?
__ C'est justement pour ça que j'y crois . On peut étendre les bras de tout côté ..
__ C'est une réflexion de vacancière .
__Exactement  acquiesça-t-elle avec un large sourire .

Quand les ombres commençaient à souligner les petites dunes du sable, ils rebroussèrent chemin.Le calme de la plage avait quelque chose de captivant. On dirait que la mer préparait sa couche . Les vagues languissaient , s'étendaient et venaient paresser en léchant la terre, embrassant encore et encore la douceur du sable chaud .
La marche du duo ralentissait imperceptiblement dans une certaine torpeur enveloppante et contagieuse .


En voulant l'aider à plier sa chaise, sa main frôla son épaule..et ce fut une seconde d'arrêt . Une onde frissonnante parcourut son corps et alla se loger dans un coin de son ventre . Elle ne leva pas la
tête de peur de trahir un éventuel émoi . A ce moment-là, elle ne savait pas encore que c'était son unique souvenir de vacances .


Le lendemain, il ne revint pas .
Elle n'a pas maudit ce sort ironique . Elle ne lui en n'a pas voulu, ni excusé , ni pardonné . Ce n'était pas le proverbe français « les absents ont tort » qui exprimerait son sentiment, mais plutôt celui de sa grand-mère qui disait : « l 'absent transporte avec lui ses motivations » . C'était comme ça et ça devait être comme ça .


Malgré tout , elle avait du mal à avaler, littéralement .C'est resté comme un petit nœud dans sa gorge , qu'elle a dû balader pendant de longues journées .
Elle se disait : C'était rien . Une longue marche d'un fin d'après-midi d'été , avec quelques éléments naturels comme complices. Quelques phrases banales, quelques rires, quelques sourires,, C'était ça son aventure . Si elle devait la raconter , qu'est-ce qu'elle dirait . Rien .Aucun événement, aucune péripétie, aucun détour , aucune perspective . Le plat . Le plat . L'eau , le ciel clair, trop clair .


Qu'ont-ils pu dire ? Ils n'ont pas discuté. Ils n'ont pas conversé . Ils ont simplement bavardé , plongé, bavardé, puis replongé..et la mer les accueillait et les vagues les caressaient, et la brise taquinait leur peau , ses cheveux venant parfois lisser ses muscles avec une impertinence tolérée ..


Pourtant elle l'a espéré pendant trois jours , l'a recherché des yeux et des pieds , l'a confondu avec d'autres,,


le congé était fini et tout finit avec , ou presque . Dans son esprit rode encore le titre du livre qu'il tenait , titre qu'elle avait remarqué avant la tête renversée : « Pendant que j'agonise ».


C'est cela les petites rencontres des vacances . Brèves et incisives . Elles vous laissent l'emprunte d'un frôlement distrait. Elles profitent d'une disponibilité du corps et de l'esprit, de l’abondance du temps et de l'espace , pour planter une graine qu'elles oublient d'arroser .
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