vendredi 7 août 2020


Pour une nouvelle en moi On n'écrit bien que ce qu'on est


J'avais lu sur le Net, il y a quelques années une nouvelle littéraire, écrite par un auteur chinois. D'une délicatesse infinie que seuls les asiatiques savent manifester . Un récit très original . Bref , concis  , pur , dépouillé, harmonieux , et si savoureux , si savoureux . Depuis que je l'ai lu, il n’arrêtait pas de me trotter dans la tête avec ses petites semelles en soie , dans une atmosphère de peinture chinoise , dans ces sites où se dressent vers le ciel , ça et là , des monts doucement arrondis , d'inégales hauteurs , émergeant d'une eau endormie sous un brouillard mouvant , qui renforce le mystère déjà flânant dans le récit et dans les arcanes de la réminiscence .


C'était une histoire d'amour , qui ne disait pas son nom. Tout était dans le flou ..

Un homme, une femme . Ils étaient voisins . Séparés par un mur commun . Timides et discrets . Drapés de sentiments inavoués . En filigrane et en puissance . Couverts , couvés .


Tout cela était banal . L'amour est souvent incubé dans le secret de ses silences . Cela arrive couramment et partout . Seulement l'auteur donnait une chute à la nouvelle qui renversait tout et lui conférait une force et une pertinence impénétrables . Cela lui a permis de lever quelques voiles sur les arcanes et faux couloirs des êtres humains lorsqu'ils entrent dans des rapports qui se trament à l'insu de tous : des personnages, des événements , du décors et accessoires . Cette chute donnait un sens inattendu , comme si l'histoire bifurquait, qu'elle allait son petit bonhomme de chemin et d'un coup prenait un virage, et on se surprend en train de relire pour comprendre le cheminement vers cette fin .


Et voilà ! Cette chute qui attribuait son sens à toute l'histoire , je l'ai oubliée . Je ne me rappelle que d'une armoire, adossée au mur commun , du côté du garçon, sur laquelle il avait déposé un vase qu'il garnissait de fleurs , tous les jours . Parfois il me semblait que c'était juste un décor peint sur le mur . Je perdais la réalité du souvenir .

Cette fin se manifesta au moment du départ de l'un des deux . Il me semble que c'était celui du garçon . Il me semble que tout le récit tournait autour de ce décor . C'était le décor qui devait révéler les sentiments qu'éprouvait le garçon , et qu'il confiait chaque jour à ces fleurs . Il y avait un mystère quelque part , dans mon imagination , dans mes oublis, ou dans leur amour abrité . Peut-être que l'auteur voulait-il nous dire que cet amour traversait le mur et faisait communiquer les deux chambres entre elles,implicitement, par ce vase rempli de fleurs . Je ne me rappelle pas . Une énigme . C'était très subtile . Surtout que l'auteur laissait entendre et ne dévoilait pas directement . Il jouait sur cette subtilité qui donnait richesse et intensité à son écrit . Il y a de quoi dérouter mêmes les meilleures des mémoires .


C'était très frustrant pour moi de perdre le nœud qui faisait toute la saveur de la nouvelle . Il me manquait quelque chose , la saveur d'un certain vertige .

Je me rappelle que cette nouvelle m'avait tellement affectée que je l'avais enregistrée sur plusieurs supports et à plusieurs endroits . Je voulais la garder pour y retourner, pour m'y ressourcer , mais pour mon malheur, je n'arrivais plus à la dénicher . Pour elle j'ai renversé ciel et terre , sans savoir où elle se terre . Cela fait quand-même des années, et plusieurs bouleversements et heurts dans mon décor .

Je n'ai jamais cessé de la chercher , encore et encore . Et plus je la cherchais plus je la voulais . Elle m'habitait. Elle squattait une portion de mon âme . Je voulais juste lire la fin , la véritable fin , à tout prix . Le prix , c'était le temps, le temps passé à fouiller sur le Net et parmi mes téléchargements .


Hier, j'étais un peu déprimée, je ne pouvais rien faire d'intéressant . J'ai sorti un de mes anciens disques durs externes . Et que fait le récit tant réclamé, le fugitif, l’infidèle,le traître? Il me saute dessus , comme avec une volupté narquoise , avec une ruse ironique.

Je ne vous décrit pas ma joie, après tant de séparation . Le voilà, mon chéri !! Il me revient , à moi. Je le possède et le dévore . Je lis, lis, ou plutôt relis goulûment pour lui donner une nouvelle naissance , lui qui avait tant séjourné dans mon ventre .


Ce que je n'aurais jamais dû faire , car ce bébé n'était pas le mien ,. Il était déformé, sans vie , décoloré .

Je voulais tout jeter et rejeter. Tout nier et renier . Ce bâtard n'était pas à moi . J'avais l'impression d'avoir lu quelque chose de fondamentalement étranger à moi, quelque chose d'inconnu, de fade, d'inconsistant , mais pas un écrit nourri en moi, de ma propre sève, par tant de souvenirs cultivés, arrosés, brodées comme une dentelle précieuse . Celui qui était en moi , je l'avais créé et récréé . Il cheminait à mes côtés comme un amoureux qui me prenait tendrement par l'épaule et susurrait les mots que je voulais entendre , dans mon intimité la plus profonde, la plus secrète et pendant longtemps . S'il était en papier , je l'aurais déchiré en mille morceaux , pour le tuer en moi et faire rendre gorge à ma déception . Lessivée de l'intérieur , je sors me promener , respirer . Non en moi, mais en dehors de moi .


Mon récit à moi, était argenté, délicieux, cousu de mes méandres, allaité dans mes recoins . J'avais tout enjolivé  , créé une atmosphère , un environnement intérieur . J'avais mis des couleurs, des ornements, de l'eau dans le vase et des dessins sur les murs , des parfums  . Les parfums ! Voilà ce qui manquait au récit chinois et que mes corps successifs, à travers le temps, imbibaient à mon souvenir . L'écrit n'a pas d'odeur . La mémoire en a , et même elle en invente .


Certaines choses sont comme des êtres humains. Quand elles vous déçoivent, elles vous creusent , vous vident, vous enlèvent cette belle impression de sécurité inconsciente , cette douceur familière de savoir où on en est , de pouvoir s'orienter automatiquement au contact charmant d'un quotidien bien réel .



J'avais dans mon souvenir créé mon propre paysage , avec mes terres et mes eaux, un paysage interne . A la température de mon corps , aux vibrations de mon âme . Je ne retrouvais plus rien de tout cela dans l'écrit de l'auteur . Rien qu'un squelette sans os .Terrifiant !!


Quel est le vrai auteur de nos textes . Le lecteur ou l’écrivain . En tout cas, moi , dans ma mémoire faussée , j'avais inventé l'essence de ce que l'auteur voulait dire .

Peu importe ce que l'auteur ait écrit. Ce qui compte , c'est ce que mon corps a retenu . C'est l'empreinte en moi , et que j'ai forgée, sculptée dans le secret de mon bleu . La trace, c'est moi qui l'ai déposée et elle m'a hantée comme un spectre .


Naima Benabdelali

 

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