le 22 novembre à 19:13
Partagé avec Vos amis
« Je veux entendre ta voix »
Ils étaient de jeunes étudiants . Insouciants . Elle sérieuse. Un peu trop peut-être . Naive , certainement . Lui, le révolutionnaire à la Che Guevara d'arrière garde , mal recyclé par la mondialisation . Cheveux
en désordre , barbe de paresseux . Grands rires renversants . Sourire moqueur de celui qui détient le monde entre les mains et l'avenir sous les bras . Un laisser-aller ostentatoire dans la tenue , la démarche , le balancement de la tête . Regard séducteur faussement indifférent . Insolent . Ou qui voudrait le paraître .
Ils se sont aimés . Pas simultanément , mais successivement . Par bêtise, par jugement hâtif, par idées post-conçues, par excès de fausse fierté mal placée.
Pour elle, il était aussi charmeur que charmant. Aussi séducteur que séduisant .
Les mois passent et les projets d'avenir se précisent , et même quelques préparatifs .
Jusqu'au jour de la catastrophe . Du chamboulement . Le jour où il ne voulait plus la rencontrer, lui parler, ni même la regarder . Et ce fut le début d'une série de lettres tsunamiènnes .Un déluge , un volcan qui se déversait de toute sa hauteur . Aucune réponse . Aucune explication.
Puis une rencontre , une demande d'éclaircissement et du mépris , en deux ou trois mots . Elle n'insista pas , se retira , et près d'un mur à côté, elle s'est mise à vomir, vomir, vomir tout ce qu'elle avait dans le ventre, les entrailles , les veines, le cœur, le sommeil, les rêves et les utopies . Elle a tout rejeté même ses spectres et fantômes . Et ce fut la délivrance . Une porte de fermée, et de bien fermée .
Un beau jour, un mail . Nom et prénom puis une phrase laconique : « Je veux entendre ta voix » !
Toujours ces « je », ces « veux » . Secs, autoritaires. Sans préalable . Sans transitions , de mâle mal léché, de chat sauvage, de loup égaré dans la fausse dignité , dans l'arrogance séculaire, héritée des millénaires de patriarcat .
Elle a vu les choses comme ça . Elle voulait les lire ainsi .
Après des années de silence , des années plates, des années qui ont sauté le temps, sans ponts . Années puits, sans fonds, sans cordes , sans seaux, sans eaux . Après lui avoir fermé portes , fenêtres et moucharabieh . Plantée là , perdue, au milieu d'un cercle sans fin , sans début, sans circonférence . Et , là , revenir avec ses « je »et ses " veux » , à l'impératif .
Il lui semblait , après coup , que même la barbe était fausse , même le rire était artificiel ...Elle le voyait jouer un rôle , le jouer mal , comme un faux-vrai pantin . Et elle était tombée en extase devant sa mauvaise pièce de théâtre, sa comédie burlesque , sa marionnette de la commedia dell' arte .
Évidemment , le mail n'a rencontré qu'un formidable mépris . Il l'avait mise dans un état de refus total , refus du passé et de ce présent lacunaire , sans consistance . Ce présent matérialisé par un ordre, qui sema le désordre dans sa vie trop rangée , une vie sans turbulence, calme et désenchantée .
Elle s'était détournée comme triomphalement . Elle se mentait à elle-même, et ce mensonge était presque un abri , un autre oubli . Elle sourit à elle-même. A son tour d'arborer ce sourire moqueur , d'afficher de la désinvolture , de se vêtir d’indifférence . Une revanche amère et futile, sans jeu ,sans enjeu . Surtout ne pas répondre à ce blanc bec qui se croyait le cheikh de la tribu , le Antar du XXI ème siècle , dénudé , désarmé et sans monture . Elle voulais imaginer tout ça. . Cela convenait à son décor. Cela plaçait les pièces manquant à son puzzle torturé et trituré , à l'image de fond floue et cabossée .
Tout fut brisé peu de temps après par l'annonce de son décès et un nouveau couteau glacial pénétra son ancienne plaie , sans l'ouvrir ni la fermer .
Un cancer à la gorge . Il avait brûlé sa vie par les deux bouts .
Le « je veux entendre ta voix » ne pouvait être que laconique , brutal . Il venait de quelqu'un sans voix, sans voies respiratoires . Aussi l'avait-il réclamée de sa clinique, de son lit de mort .
Pendant les funérailles , un ami commun s'est mis à lui expliquer, expliquer, expliquer...Qu'il n'avait jamais renoncé, jamais cessé, jamais ,, jamais ,,Il avait cru,, des rumeurs,,des paroles rapportées,,, Explications qu'elle ne désirait ni entendre , ni comprendre, ni suivre . Elle était ailleurs pendant que l'autre débitait . Elle avait l'impression de visionner le film de sa vie à l'envers , décousu par un inconnu, un étranger qui ne se doutait nullement de ce qu'il remuait . Il voulait lui transmettre les regrets d'outre-tombe , des regrets caverneux . Elle ne voulait plus rien comprendre . Elle se sentait tel un fleuve qui ne se souciait plus de la digue qui a détourné le courant de sa vie , qui l'a éloigné de sa mer naturelle, légitime, pour le jeter vers d'autres rivages inconnus où il lui fallait creuser un nouveau lit incommode, provisoire, éternellement provisoire et toujours à la limite du débordement .
Ce n'est pas toujours facile de se mettre à saisir sa vie par la fin . Elle renonça à ces flash-back douloureux . Elle n'avait pas suffisamment d'énergie pour superposer les puzzles : l'ancien, celui avec lequel elle avait vécu en pensée et le nouveau qui se voudrait plus clair .
Ce n'était pas parce que c'était trop tard . Le temps ne pouvait plus prétendre à une succession logique habituelle . Il n'y avait que des morceaux de temps flottants .
Il y avait le temps qui nourrissait, celui qui sommeillait, celui qui se réveillait...et celui qui tuait . Et c'est le temps qui devenait un puzzle dispersé , jeté en l'air et qui retombait en aspergeant son être .
« je veux entendre ta voix », lui paraît maintenant venir de loin . De là où la communication était définitivement coupée . Pas en elle .Toute vie recèle une part de ses morts , qui restent tapis quelque part dans le corps, dans l’âme, dans le verbe, dans le souvenir d'un regard à moitié effacé . Comme un écho qui se promène parfois dans le ventre .
Il paraît que c'est ainsi que font les morts : ils retournent se lover dans un ventre . Chacun choisit le sien , le plus réceptif . C'est leur manière de narguer ce « définitivement « .
Dans chaque rebelle , ou faux rebelle sommeille un amoureux transi . Il y a toujours quelque part une femme en diaphane où se dilue la transparence d'une fausse arrogance .
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Naima Benabdelali
45 commentaires
Commentaires
Magnifique.
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- 1 sem
merci cher ami !!
J’adore ,et ça me rappelle des êtres, des visages ....et une époque .Quel talent chère Naima
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- 1 sem
Fouzia Doukkali
bonjour, j'avais pensé à toi en l'écrivant Je te remercie de ton passage , chère amie
Fouzia
Une belle romance tragique, et un beau style
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- 1 sem
Mhammed Mezzour
Ahlan,cher Mhammed
, merci et belle journée !!Magnifique et laisse bp a réfléchir ton amie d enfance
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- 1 sem
Jawaher
; mon amie d’enfance et de toujours , merci d'apprécier ma chère !!Du talent.
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- 1 sem
Samia Lamine
merci, Samia,,,bonne journée !!Quelle plume...!
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- 1 sem
Naima Naima Abdellaoui
merci Naimati !!Bravo.
Art de la narration, des images. C'est simple, c'est la énième fois que
je relis le texte. Bravo et merci pour le partage.
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- 1 sem
Bonjour
Amal
ravie de ta présence !!!- Répondre
- 1 sem
Ahlan Naima. J’ai pensé en te lisant à la coulée de lave d’un volcan.
Plume ciselée qui nous fait découvrir avec maestria les affres de l’amour et le tragique de l’incommunicabilité des êtres.
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- 1 sem
- Modifié
Bonjour
ma grande,,,un passage remarqué et remarquable, comme toujours !!!!!
Merci chère amie de me lire si attentivement , en mettant le doigt sur
le point nodal !!!!
Magnifique Naima. Je suis vraiment impressionnée !
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- 1 sem
Najiba Sbihi
Alan, Ahlan, Najiba
, une présence qui m’honore ,,,j’espère que tout le monde va bien !!!!!Très belle plume
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- 1 sem
Graziella Tamraz Delacour
merci bien !!! très bonne journée Graziella , au nom plein de grâce !!! Regal chère madame et merci
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- 1 sem
Moncef Laghmani
merci, merci beaucoup !!!Captivant. On dirait l'épilogue d'un roman en gestation. Allez-y, les lecteurs voudront "entendre ta voix"
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- 1 sem
Larbi Wafi
merci , merci pour tes encouragements, cher ami !!Un beau récit d une déchirure et d un long déchirement. Poignant.
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- 1 sem
Anas Tazi
Merci Anas, une présence réconfortante !!- Répondre
- 1 sem
Sans voix...j’adore
Quelle analyse subtile de toutes ces émotions si complexes qui dévorent
le cœur et laissent la vie en lambeaux ... Amour, haine , indifférence,
regret ... Chacun cherche sa voie, ou sa voix pour crier son espoir ou
sa désespérance tant qu'il lui est encore possible de le faire.
Douce soirée à toi , chère
Naima
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- 1 sem
Marie Bernadette
Merci de toujours me lire avec intérêt et attention,,C'est une joie pour moi de lire tes réactions si pertinentes !! لا فظ فوك، ما أروع قلمك، دام فيضه و تألقه
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- 1 sem
- Modifié
Naima, moi je suis de la vieille école...pour moi dire à quelqu'un لا
فض فوك
C'est un compliment.... et merci de la correction...
C'est un compliment , bien sûr ,,,je blague un peu sur le ministre 
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- 1 sem
Quel beau récit d'une description époustouflante et chirurgicale !
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- 1 sem
Nasser Moha
merci pour ton passage si encourageant Bravo, sublime et profond récit.
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- 1 sem
Naima Berrada
Merci ma chère !!!- Répondre
- 1 sem
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