24 décembre 2019
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Les punitions de Ghita
Ghita vivait dans ce genre de quartier plus ou moins bourgeois. Ces quartiers mixtes dont la ville de Salé avait le secret de reproduire à mesure que le temps passait et qu'on intégrait progressivement les nouveaux venus des alentours qui s'imbibaient des mœurs et savoir- faire de la vieille cité, pour former un mélange qui avait le génie de toujours se dépasser dans une harmonie plus ou moins acceptée, et qui gardait en filigrane, une stratification sociale assumée dans son désordre-même.
Dans ces quartiers bariolés et bricolés, vivaient les riches, « les grandes maisons » , les moins riches et les aspirants, amalgamés par des échanges de salutations et révérences, de biens, de services , de solidarités improvisées, et de jeux et disputes entre enfants.
Les enfants de Ghita étaient de tout âge. Cela s 'échelonnait des adolescents aux bébés, nés ou en route . Son mari brillait par son absence . Lorsque son spectre était tapis dans un coin du salon, son fantôme rodait et traversait les cœurs fragiles . Le père , c'était l'autorité lointaine, le dernier recours, l'épée de Damoclès à l’œil pointu , se promenant sur les épaules de toute la maisonnée . Il arrivait, toussotait, et chacun se réfugiait dans un coin où il cultivait l'invisibilité, ce qui satisfaisait grandement l'autorité occulte du prétendant petit monarque .C'était à Ghita que revenait la charge d'éduquer les enfants .
Ghita devait donc, à elle seule, faire respecter un certain ordre des choses, des mœurs, des traditions, des rituels, une discipline.. Bref, inculquer la vision du monde qui régnait dans l'ambiance citadine , les manières de vivre et de grandir dans cette société encore cloisonnée . Elle passait son temps , tout en vacant à ses devoirs journaliers, à lancer des dictons à propos de tout et de rien, à disperser des proverbes sur les êtres et les choses . Les vrais-faux hadiths, les invectives, les remarques incisives, les reproches n'arrêtaient jamais . Elle exigeait que ses paroles se fassent actes , pour sauver les apparences, pour éviter les qu'on-dira-t-on, pour envelopper tout d'une bienséance à la fois fallacieuse et à toute épreuve, auréolée de toutes les hshoumas du monde et de celles qu'elle ne cessait de toujours réinventer, s'érigeant en représentante et incarnation des convenances, base de tout l'édifice social . Ah ! Les convenances ! Ces liens qui ligotaient tout élan vers le grand air, vers l'extérieur à soi et aux siens , qui réprimaient toute aspiration à sortir des sentiers battus par les aïeuls .
Ghita, dont l'esprit fonctionnait à l'aide de cases bien étanches, réservait un traitement pour les filles et un autre pour les garçons , selon l'âge et la position dans la hiérarchie des naissances. Cet ordre surgissait en pointe lorsqu'il s'agissait de distribuer les punitions.
Les filles , il fallait en faire des naïves ignorantes aux yeux toujours baissés. L'incarnation de la hashma, la pudeur . La pudeur élevée au rang du sacerdoce. Elles ne sortaient pas de la maison depuis l'enfance . Les garçons allaient au Msid (école coranique), jouaient aux billes et au cerceau dans la rue . La fille ne devait rencontrer personne, ne s'adresser à personne, en dehors du cercle le plus familier. Même au bain, elle devait s’asseoir face au mur. La fille était d'abord la honte . Ghita se voyait très bien en sacrifier une ou deux, par mesure de protection contre toute éventualité dégradante pour le clan familial . Elle ne cessait d'invoquer la mort contre telle ou telle, à la moindre incartade : Une tache estimée mal exécutée, un oubli, une désobéissance , un regard jugé trop franc, ou trop insistant, une moue mal interprétée...Tout cela déclenchait un défilé d'invectives, d'insultes, d'injures, de dénigrement. Une tempête d'implorations, de prières, de supplications du Bon Dieu et de tous ses Saints, connus et inconnus, visibles et invisibles, charitables et cruels..Les plus impitoyables, les plus sataniques, feraient même mieux l'affaire, étant les plus efficaces pour débarrasser le monde et la mère en premier, de ce monstre de fille, de cette aberration de l'existence, de cette verrue, de ce phénomène inouï que jamais femme n'enfanta de semblable, que jamais terre ne put supporter, jamais ciel n'ait protégé , cet être unique, honni par tous les enfers du monde et de l'arrière monde ...Lorsque la tempête se déclenchait, rien ni personne ne pouvait la freiner, même pas Ghita elle-même ..Suivent les énumérations de toutes les maladies que Dieu et ses Saints feraient en sorte qu'elles tombent sur la petite tête, le défilé des humiliations , des dévalorisations , des comparaisons avec tout un bestiaire d'animaux les plus exécrables, des insectes les plus rebutants, existants ou inventés, âne, singe, rat, cafard , vipère ..tout y passait. Le plus amusant, c'était quand Ghita confondait tout, quand elle attribuait à sa fille une pièce de chaque espèce, comme la voix de l'âne, les yeux du cafard , les cheveux du porc-épique...Un fiel des plus vénéneux coulait de sa bouche, avec une richesse de vocabulaire à décourager les écrivains les plus talentueux, dans un enchaînement labyrinthique . Des flux de paroles en méandres, en circonvolutions , en sinuosités . L'intéressée , elle même, dans son élan fiévreux et inspiré, ne pouvait suivre la logique ou en comprendre l'alchimie...
Le plus comique dans l'affaire, c'est que cela se terminait en queue de poisson, par la magie du souffle . Et tout d'un coup, le ciel devint bleu. L'ouragan rétrograda au degré zéro. Zéro vent. De mer très agitée à calme plat.
Pas d'excuses, pas de réparations, rien, et tout rentrait dans l'ordre. Par un enchantement quelconque . La grâce d'un rejeton de Saint, un petit saint encore sur la liste de l'apothéose locale .
La mère et la fille semblaient tout oublier et passaient à autre chose, jusqu'à la prochaine tempête , à la fois prévisible et imprévisible, où tous les vents du Nord et du Sud, s'amuseraient à disperser les torrents d'injures et d'implorations, à la suite d'une autre broutille, comme un verre pas suffisamment bien essuyé . La routine ! Une manière de soulager un trop plein de peines, de responsabilités, d'exigences, de servitudes non reconnues et surtout ce sentiment de dispersion, de tiraillement , cet impression de ne jamais pouvoir venir à bout de ses obligations, ni d'être à la hauteur des revendications à la fois multiples et contradictoires, qui hantaient ses nuits et ses cauchemars , cauchemars dont elle ne cessait de se plaindre . Comme à son habitude Ghita les attribuait à Iblis , qu'elle appelait « le Maudit » . La fille dans sa résignation coutumière , n'était que le bouc émissaire le plus disponible .
Parfois, aux invectives , s'ajoutaient les pincements dans les parties les plus sensibles, « les racines du pipi », comme disait la mère . Et ça ! Ça se terminait par la grosse pluie, l'orage de la fille . Une réelle souffrance. Des pleurs et des pleurs , qui évacuaient le poids des acceptations accumulées . A ce gros chagrin, la mère répondait par des phrases comme :
__Pleure, pleure ma fille, tu pisseras moins ! Ou
__ Pleure, pleure, pour faire sortir les mauvaises larmes...
les injures, les invocations de la mort , avec toutes ses métaphores et ses qualificatifs pour la rendre plus vraie, plus atroce et plus imminente, paraissaient floues, irréelles à la jeune fille, des mots qui à force de répétition , perdaient leur signification, et leur efficace , des mots auxquels même la mère ne croyait pas vraiment ..Mais les coups, mais la douleur physique,leurs blessures, leurs bleus, ça passaient mal .
En tout cas, entre mère et fille, c'était souvent le paradis, et c'était souvent l'enfer . Complicité et rivalité . Intimité et rejet .
Plus les filles grandissaient, moins la Ghita mégère faisait place à la Ghita apprivoisée . C'était surtout la petite fille qui ramassait les frustrations de la mère, le souffre-douleur par excellence, comme si Ghita craignait sa libération précoce de la soumission , son émancipation fatale ,,par la force du temps qui, lui seul, dans cette société, pouvait bouleversait les relations et les hiérarchies..
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