le 27 novembre à 15:55
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Dak maya
Dak maya maman !! Souris-moi, maman !
Cela sonnait comme un cri étouffé , affligé . Un doux surgissement d'une peine profonde , plein de désarroi et de sollicitude . La petite fille n'avait pas encore deux ans, ou à peine . Elle ne savait pas encore articuler correctement les lettres, les mots et les douleurs . Elle était encore intimement proche de sa très jeune maman . Une maman ailleurs , dépassée par les aléas de la vie , avalant à contrecœur sa révolte . Elle, l'éternelle rebelle . Morose . Accablée . Ni contente , ni résignée . S'interdisant toute pensée, sauf celle de ses trois mains qui ne lui suffisaient pas pour s'occuper de tout et de tout le monde , et surtout des invités . Les invités, toujours nombreux, assidus , exigeants .
Elle entendait leurs rires depuis sa cuisine , les moitiés de blagues et de mots d'esprit, encouragés par des applaudissements qui tintaient dans le creux de sa tête . Elle n'avait pas imaginé sa vie comme ça , à servir des inconnus qui toujours se renouvelaient et s'éclataient dans son salon . Que venaient y faire ces gens qu'elle ne connaissait pas , des soit-disant amis de son mari . Elle n'avait nullement envie de rire , ni de réfléchir, ni d'imaginer, ni même d'ouvrir la bouche ou les yeux . Tout était lourd et se répétait infiniment comme des lendemains sans rêves
Trop, trop. C'était le mot qui l'envahissait et toujours l'enfonçait entre vaisselles et aliments, pêle-mêle et d'où elle ne pouvait dégager la tête pour respirer un bol d'air frais , échapper à ces rires qui la narguaient, et tourbillonnait autour d'elle , embrumaient ses yeux, hérissaient ses poils . Cela n'avait ni queue , ni tête, que des ventres affamés qui plusieurs fois par semaines, réclamaient une tranche de sa propre vie ,qu'elle sentait partir en lambeaux .
Du fond de sa rêverie en bouillis lui parvenait un son timide et hésitant :
__Dak maya !!
qui se répétait , répétait comme une supplication lointaine . La maman mit un temps pour sortir de sa torpeur , puis fut secouée de l’intérieur par elle ne sais quel brouillon de sentiments .Elle esquissa alors un sourire qui devenait grand et franc . Tout se dissipait , même les larmes contenues . La petite fut alors rassurée , son inquiétude envolée .
Un « souris-moi , maman « qui lavait toutes ses peines et ses refus mal digérés . Un murmure doux et caressant qui renversait les rôles et métamorphosait les amusements triomphants du salon en brouhaha confus et absurde . Le triomphe devenait le sien , disposé comme des étincelles de joie sur son levier, son potager, ses légumes et sa vaisselle . Elle ne voyait plus que des arcs en ciel lumineux , des cerfs volants voltigeant dans sa cuisine , crevant murs , plafond et frigidaire . Une Cendrillon moderne . Enchantée par une petite fée de trois pommes , une petite tête blondinette, des yeux grands ouverts, d'où débordaient toutes les interrogations de la vie , présente et future . Et surtout, surtout , une ébauche de sourire , comme une prière, attendant la réaction de la maman pour s'épanouir .
L'enfant n'exigeait jamais rien . Elle ne désirait qu'une seule chose , au fond des fonds de son petit être : que sa mère soit heureuse , et pour elle, être heureux, c'était un sourire . le sourire était LE SIGNE par excellence , signe de vie , d’intérêt, de joie et de satisfaction . Elle se sentait presque coupable de la mauvaise humeur de sa maman et venait inlassablement solliciter un sourire , comme un pardon .
La maman prit sa fille dans ses bras, et l'amena voir le monde par le balcon . Respirer un air de liberté , d'évasion complice . Les repas festifs au salon ne furent plus jamais prêts
Ce dak maya qu'elle n'a jamais oublié , avait changé son existence . Un « dak maya » , opportun , pur , innocent , en rose et blanc , bouleversant d'affabilité et de tendresse maladroites Un « dak maya » sans conditions , ni obligations, ni contrainte, offert sur un plateau d'amour . Consciemment ou non, elle sentait qu'il lui avait rendu une part de sa liberté , de son estime pour elle-même , de son courage à affronter les autres, à dire « non » quand cela s'imposait,,,une assurance sur la vie .
Plus tard, un jour, se promenant dans un magasin de jouets , elle se trouva nez à nez avec un sourire espiègle . Une poupée qui souriait d'un regard vif , narquois et heureux . L'air hardi et insolent , entre gitane et Colombine . Émanait d'elle toute la joie du monde . Elle l'offrit à sa fillette et depuis , la petite n'a cessé de la présenter à sa maman en disant :
__ Regarde maman, elle me sourit . Le dak maya devint : ka dek maya . Un nouveau leitmotiv . Elle essayait tout le temps de lui enfoncer son petit index entre les lèvres en répondant à ce sourire communicatif , plus réel que vraiment réel .
La petite n'aimait pas jouer à la poupée comme les autres fillettes , mais celle-là , elle ne la quittait jamais , grâce à ce sourire qui lui insufflait de la vie .
Les années ont passé . La poupée fut égarée . Les déménagements, les grands nettoyages de la maison, les chamboulements de la vie . Il y a de quoi enfouir une Colombine hirsute . La maman l'avait toujours en tête et essayait de la retrouver . Elle cherchait partout , partout . Elle ne voulait pas perdre ce sourire qui lui rappelait tant d' affection mutuelle. L'espoir de revoir cet air espiègle trottait sans arrêt dans un coin de son être .
Un jour en descendant dans la cave pour se débarrasser des meubles anciens , entassés et sans utilité, elle rencontra ce sourire . Un sourire poussiéreux gisant dans une boite . Et voilà qu'un flux de « Dak maya » qui venait la submerger , l'envelopper jusqu'aux larmes , la recouvrir d'un manteau de lumière chaude et dessiner dans sa poitrine comme des éclairs scintillants et qui débordaient jusqu'aux yeux, la tête, et les orteils . Elle a retrouvé un passé , un souvenir , un petit coin intime enfoui en elle depuis des années, accumulation de temps , de résignations et d'espoir . Elle sentait tout cela , incarné par ce bout de pantin, alors qu'elle essayait d'arranger ses cheveux décoiffés , sa robe en guenilles . Elle retrouva des marques de stylo feutre , reste d'un maquillage improvisé par une imagination enfantine . Elle avait perdu une jambe, sa coiffe et ses chaussures , mais le sourire resta intact .Un sourire imitant encore ce « dak maya » d'antan et qui pénétrait si profondément en elle , avec tous les beaux souvenirs qu 'il contenait .
Elle avait l'impression d'avoir retrouvé l'autre part de son enfant , celle qui ne savait pas encore définir un sentiment tendre qui l'habitait et qu'elle représentait par un mutuel sourire , sur les lèvres et dans les regards . La part abandonnée et qui attendait des années durant qu'on vienne la retrouver sous les décombres des histoires , survivante d'un séisme lent et prolongé qui égrenait les heures , les jours et les ans . Et là, elle revit la lumière , une lumière d'un autre siècle .
Il va falloir lui coudre une nouvelle robe , lui trouver un tissu semblable à l'ancien, avec des froufrous. Ou peut-être l’habiller moderne pour qu'elle soit tendance , dans le vent , en blue-jean déchiré et t-shirt écrit en anglais , représentant trois « Smile » , l'une plus grosse que l'autre . Elle aurait alors l'impression d'avoir inscrit ces « Smile » non sur un tissu , mais sur sa peau , l'organe le plus réceptif .
La vie nous réserve parfois des cadeaux inimaginables , des cadeaux venant de nos tripes , de nos heurts et malheurs , de nos traces , tatouages ineffaçables . Et cela fait oublier tout les coronas du monde … Car après cela qu'importe le déluge... Après cela , on se dit qu'on a déjà reçu sa part de paradis sur terre . Un paradis qui dak maya , qui me sourit .
Naima Benabdelali
32 commentaires
1 partage
Commentaires
Le sourire d'une mère c'est comme l'air : c'est tellement banal qu'on ne le remarque même pas. Jusqu'à ce qu'on en manque.
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- 4 j
Said Ben
il faudrait alors le provoquer,,comme la fillette avec son langage maladroit Résurrection d'une poupée
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- 4 j
Said Ben
ou d'un sourire !!- Répondre
- 4 j
Quel talent ! Merci pour ce beau récit.
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- 4 j
Mohamed Ali Bizid
Merci Mohamed pour ton passage Beau
texte. Comme quoi un sourire peut faire des miracles aussi bien pour
celui qui le donne que celui qui le reçoit. Surtout entre une mère et
son enfant.
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- 4 j
dak maya ,
Amal
!!!Naima Benabdelali
C'est fait. Crois-moi, un sourire jusqu'aux oreilles.- Répondre
- 4 j
Ton Dak maya nous accompagnera toujours.
Une très belle histoire et un talent fou.
Je
prends la liberté de faire partager ce sourire et le dessiner sur le
visage de celles et ceux qui auront le bonheur de pouvoir te lire.
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- 4 j
AbdelHamid Khadraoui
Ahlan , ahlan, ravie de ton passage , cher ami !!!vive le partage !!!!
Amazing writer...Bravo Naïma 


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- 4 j
Je prends la poupée , pour lui confectionner une robe , quel beau souvenir !!merci de cette lueur !!
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- 4 j
Naïma Smili Hamad
Je te l'envoie alors , toi, notre bonne couturière de robes et de mots !Naima Benabdelali
Difficile !! une robe pour un si beau texte !!!je tacherai d'être à la
hauteur ( hhh!!!! je couds trés bien en réalité je te montrerai un
jour )Naïma
, je n'en doute pas une seconde ,,,je sais où loge le raffinement !!!Naima Benabdelali
Moi aussi je sais où il se trouve , dans tes mots et tes écrits magnifiques ! ,,,merci Naima !!!- Répondre
- 3 j
Votre texte est un vrai délice.
chapeau bas.
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- 4 j
بشرى أڭورو
Merci chère amieÉpoustouflant.
J'ai l'impression d'avoir lu sans respirer. Un plaisir mêlé de
sentiments d'un vécu qui resurgit des profondeurs où l'avait enfoui le
temps.
Merci beaucoup pour ce présent.
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- 4 j
Ez-Eddine Wahida
oui, le temps souvent efface , mais parfois amplifie et rajoute quelques ondes !Que
de tendresse exprimée par des mots d'enfants, par la transmission d'un
sourire qui ne s'effacera pas et qu'une poupée oubliée et retrouvée à
gardé à jamais comme le sceau ineffaçable de cette tendresse.
Douce nuit à toi, chère
Naima
. - Répondre
- 4 j
Marie Bernadette
, tendresse, tendresse, oui , c'est bien le mot ,,qui a trouvé à
s'incarner dans ce lointain sourire d'enfant ,,,merci ma chère !Sans
le "h" qui n’était pas encore intégré dans le vocabulaire, y aurait il
eu cette résurgence de délicieux souvenirs, à la manière de Proust ?
Cette lettre peut d ailleurs être " douce" comme dans همسة
Ou dure, comme حك
frotter,
egratigner. La vie, regroupe les deux, et bien d autres choses,
profondément enfouies, qu il faut juste prendre la peine de débusquer.
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- 4 j
Les effets du hash 
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- 3 j
Un beau cadeau confectionné pour faire oublier le Corona à l’auteur et au lecteur. Tu m’étonneras tjrs, chère 

Naima
... - Répondre
- 3 j
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