jeudi 23 avril 2020

yasmine

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    Nous rêvons toujours d'un jour meilleur,,,mais l'arrivée du jour nous réveille,,,
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    CE JOUR-LÀ
    Il y a 6 ans
    Amis
    Yasmine
    Un de mes aïeux, peut-être mon arrière-grand-père, ou son propre père était un vieillard libidineux. Peut-être comme tous les vieillards à son époque, où autorité équivalait à vigueur. Il était aussi un grand commerçant qui déplaçait armes et bagages de port en port, de ville en ville, de souk hebdomadaire à souk mensuel à mawsem, à travers tout le pays.
    A chaque voyage, il ramenait avec ses colis et cadeaux, une nouvelle concubine qu’il achetait sur sa route pour réchauffer ses nuits. Il la déposait avec ses paquets chez son épouse légitime et l’oubliait dans la « grande maison ». On l’appelait la « grande maison » car elle était vraiment immense et s’ouvrait sur plusieurs ruelles et impasses. Elle était presque autonome, disposait de son propre Riad, son propre bain, son propre four, ses puits multiples et ses citernes, de sa propre pluie. Peut-être de son propre soleil ou lune, selon les saisons. Il y avait la maison des hôtes « istiqbal », les petites maisons « dwirat », la maison des jeunes célibataires « dar la’zara », les ghrofs, les souterrains…et tout le tralala bref, l'endroit idéal pour nous, les enfants, pour jouer à cache-cache et nous perdre.
    La Maison grouillait de monde, les veuves, les divorcées, les vieilles filles, les vieilles tout court… et les enfants des uns et des unes. Mon arrière-grand-mère, qui était une femme sage et surtout pratique, par la force des choses, se devait d’aérer l’espace et dès que son mari avait le dos tourné, et Dieu sait qu’il le tournait trop souvent, elle casait une de ses jeunes concubines. Elle lui choisissait un mari et mettait à leur disposition une des petites demeures attenantes à la Grande Maison, jusqu’à ce que le couple puisse voler de ses propres ailes.
    Seulement voilà ! Un jour il arriva ce qui devait arriver. Le maître s’avisa une nuit de réclamer une de ses Ex. Elle s’appelait Yasmine et grand-mère l’avait déjà mariée. Scandale ! Catastrophe ! Branle-bas ! Désarroi !
    Que faire devant le désir ardent et capricieux du patriarche ? (Quand il s’agit de patriarche, le désir est toujours ardent, comme un soufflé).
    Grand-mère dit Oui. Elle disait toujours oui : On ne contrariait jamais le Pacha de la maison. Elle acquiesçait et réparait les dégâts. Le plus souvent par un stratagème, par de simples petites ruses toutes bêtes que le petit tyran gobait à chaque coup.
    Il restait juste à savoir comment procéder ? Grand-mère ne paniquait jamais et jouait sur du velours calmement et silencieusement. Tout était dans la discrétion, la retenue et la mesure.
    On ne pouvait tout de même pas arracher une épouse au lit conjugal afin de satisfaire le plaisir éphémère d’un libertin capricieux ?
    On ne pouvait pas non plus lui révéler la vérité. Impossible !! Ce grand jaloux gonflé de vanité ne pouvait tolérer qu’un autre mâle touchât à la femelle où il avait farfouillé. Ce serait l’infamie, le déshonneur, la honte.
    Alors quoi ? On eut recours à la ruse, comme d’habitude. Grand-mère fit venir toutes les jeunes concubines non encore casées et en choisit celle qui ressemblait le plus à Yasmine, la fille réclamée par le petit pacha. Elle la prépara, la para et lui chuchota dans l’oreille qu’elle devait prétendre se nommer Yasmine, à quiconque lui demanda son nom, et elle la jeta dans les draps de son propre mari.
    C’était notre future dada qui se prêta au subterfuge. La substitution réussit. Notre aïeul n’y vit que du feu. Les femelles pour lui, devaient être interchangeables. Il fut content et satisfait et trouva suffisamment de vigueur pour faire une petite fille à sa fausse Yasmine, qu’il abandonna pour un nouveau voyage bien chauffé et fructueux.
    C’est ainsi que Dada, ma nounou vit son nom changer pour la énième fois. Voilà comment :
    D’abord c’était une jeune pubère toute fraiche qui habitait à Marrakech. Elle fut enlevée sur le pas de sa porte par des marchands de jeunes filles. Elle entra dans le circuit de la traite et atterrit un jour dans le giron de mon arrière-grand-père et fut ramenée à la Grande Maison comme ses consœurs. Entre temps elle perdit tout, y compris son passé et son nom. Elle fut successivement appelée Marjana, Yakouta. Grand-mère la nomma Sa’ada, , comme porte bonheur et puis elle fut appelée Yasmine, à la suite des circonstances déjà relatées. Et ce n'est pas fini. Elle devait encore changer de nom.
    Elle trainait toujours dans ses jupons sa petite fille, fruit des petits jeux de notre patriarche. Et on a pris l’habitude d’appeler la fille « la petite Yasmine » et la mère « la grande Yasmine »Yasmine lakbira .Et pour abréger, Lakbira tout court.
    Ses malheurs ne s’arrêtaient pas là. Elle traversa une des épreuves les plus pénibles. Elle perdit sa fille à la suite d’une maladie. Elle perdit sa fille et retrouva le nom de yasmine, au lieu de lakbira, nom qu’elle garda jusqu’à la fin de sa très longue vie.
    Elle, elle n’avait pas besoin de brûler ses papiers pour perdre son identité, et ses racines.
    Elle n’était pas intéressée par les prénoms qui se succédaient dans sa vie. Elle disait que ce n’était pas pour elle, mais pour les autres. Elle ne s’appartenait déjà plus. D’ailleurs, dans notre famille personne ne sait quel était son véritable nom, celui de sa famille, celui qu’elle portait encore devant le seuil de sa maison à Marrakech, avant qu’un voile noir ne se soit abattu sur son corps tout frêle. Et personne n’a jamais essayé de savoir, et pour tout le monde, elle ne fut que dada El yasmine qui n’avait nullement besoin de référence, car elle était notre référence, notre giron, notre nid douillet, par son assiduité, par sa tendre présence, notre dada, c’est-à-dire, celle qui était toujours là, aimable, prévenante, serviable, nourricière,,,
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    Commentaires

    Tu vois
    Leila
    , cette histoire parait invraisemblable, et pourtant, pourtant.
    Les péripéties de ce prénom reflètent un peu la trajectoire de cette pauvre femme. Un prénom-destin, un prénom auquel on a voulu la réduire, un prénom qui changeait, avec lequel on a joué comme on a joué avec son identité et sa personnalité
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    • 6 ans

  • C'est elle qui m'a inspiré le prénom de ma Yasmine.
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    • 6 ans

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    • 6 ans

  • je vais peut être vous choquer. C'était peut être en 1968 la mort de Dada Yassmine... C'était la première fois de ma vie ou j'ai du affronter ce phénomène inexpliqué qui s'appelle la mort...A la mort de cette dame ma grand mère devait m'expliquer ce phénomène...
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    • 6 ans

  • salem . Emouvante histoire trés bien contée avec les mots qu'il faut .
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    • 6 ans

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    • 6 ans


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    • 6 ans

  • Merci, Naima; je me sens comblée!
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    • 6 ans

  • C'est moi qui te remercie de m'avoir donné l'occasion de faire remonter ces souvenirs,,,j'ai commencé et les mots sont venus tous seuls, comme s'ils étaient juste sur le bord !!!
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    • 6 ans

  • J'adore ton récit d'une période pas très lointaine de notre histoire. Les vies de toutes ces dadas ont une certaine ressemblance dramatique, en fin de compte. En dépit des beaux prénoms de fleurs ou de fruits qu'on leur donnait, et que par ailleurs on ne pouvait jamais penser donner à ses propres filles à l'époque, elles étaient toutes réduites à l'appellation de 'dada', qui garde à nos jours la même connotation à la fois affective, mais, oh combien, péjorative néanmoins!
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    • 6 ans

  • J'ai aussi particulièrement aimé ta description du désir du patriarche: "...Le désir est toujours ardent, comme un soufflé"; je m'imagine un tableau plutôt cocasse de ce 'soufflé'!
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    • 6 ans

  • Très vrai. le racisme a la vie dure, bien que pour chacun "sa" dada soit unique. J'étais toute petite et lorsque j'étais têtue et refusais de céder , le dernier recours de ma mère c'était : les petites filles qui ne font pas telle chose perdent leur dada. et bien sûr j’obéissais sur le champs.
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    • 6 ans

  • Et si tu continuais ton récit, ne t'arrêtant qu'au bout de quelques centaines de pages? Tu vois ce que je veux dire? J'en ai déjà l'eau à la bouche, par anticipation!
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    • 6 ans

  • , ça retombe vite, un soufflet ,,,

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    • 6 ans

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    • 6 ans

  • je vais essayer,,promis juré, croix de bois croix de fer
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    • 6 ans

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    • 6 ans

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    • 6 ans

  • Sublime récit!
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    • 6 ans

  • Merci
    Naima Benabdelali
    pour ce conte
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    • 6 ans

  • merci les amis !!!!!

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    • 6 ans
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  • Pour un mec comme moi, plongé dans un autre "contexte" social (j'aime pas le mot "culture"; on devrait le bannir de nos réflexions!), l'histoire que tu racontes me fait une peine énorme, imaginant la souffrance qui dérive des égoïsmes plus ou moins institutionnalisés dans les sociétés humaines. Je n’ai pas connu de "dada" et, pour ça, je ne peux pas me faire une idée de ce que cette figure signifie dans vos vie et souvenirs. Je ne vois que du noir: le sexisme masculin qui détruit des vies humaines (DES VIES HUMAINES) pour son seul plaisir me fait dégueuler. Pour vous, il me semble, il y a quelque chose plus importante que la "destruction". Le souvenir de cette personne dans vos vies; une douceur et une tendresse inexplicables... C'est une jolie histoire, Naima. Mais, de ce rivage ci, elle me fait mal.
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    • 6 ans

  • ça fait mal sur tous les rivages,
    Jose-Luis
    . mais tout ça c'est du passé, il ne faut pas croire! et puis la traite des êtres humains fut abolie de ce côté-ci au même moment que de l'autre côté de la Méditerranée,,,précisons que dans ce rivage-ci, il n'a jamais eu d'esclavage de plantation. C'était un esclavage domestique, pénible, il est vrai, mais sans commune mesure avec l'esclavage à grande échelle, esclavage d'exploitation comme en Occident ,,,
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    • 6 ans

  • Je ne parlais pas d'esclavage, mais de l’égoïsme masculin. Je ne faisais pas des parallélismes entre les méfaits sociales des deux rivages. Je suis en train de lire SEGOU, la saga bambara du XVIIIe siècle écrite par Maryse Condé, écrivaine noire de la Guadeloupe, et ton histoire a ajouté un sentiment de tristesse et d'amertume a tout ce que j'éprouve en lisant ce beau roman que si tu ne l'as pas lu, je me permet de te le recommander vivement. Je n'ai aucune idée de comment sont les relations entre hommes et femmes dans ton coin (je ne crois pas la propagande occidentale qui peint tout en noir), mais je me rappelle ce qu'elles étaient en Espagne quand j'étais gosse et cela me fait dégueuler. Non pas que le sexisme soit totalement aboli en Europe (loin de là!), mais on a quand même bien avancé dans l'égalité des droits. De toute façon je suis extrêmement sensible aux attitudes sexistes et je réagis immédiatement contre elles, ici, chez vous, ou dans la lune. JE HAIS LE SEXISME.
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    • 6 ans

  • C'est tout à ton honneur, cher ami !! Ici les choses changent petit-à-petit, avec la généralisation de l'instruction et du travail non domestique des femmes.Des fois ça se tend car on ne renonce pas facilement à des privilèges millénaires. La rigidité de certaines mentalités s'explique par ça: les hommes étaient rois et on leur demande d'être de simples premiers ministres éjectables. seul l'asservissement de la femme et des enfants fondait leur supériorité. le tralala, le décorum, la solennité, l'aura idéologiques ne faisaient qu'étayer ces avantages exclusifs qu'on érigeait en droits. On ne pourrait du jour au lendemain leur demander d'accepter de ne plus être servis, de laver leurs propres chaussettes. Ils ne savent pas ce que c'est que laver des chaussettes ou tenir une serpillère. Cette menace les ébranle,les désoriente et je pense que ce renouvellement des extrémismes vient de là. Cela a toujours été comme ça, dans la longue histoire du monde arabo-musulman. Il n'a jamais été le plus fanatique qu'au moment de son déclin, à l'époque des Hanbalites par exemple, au moment où les hommes se sentaient ébranlés dans leurs privilèges, leur supériorité ne pouvant plus se justifier concrètement, alors, elle se justifiait idéologiquement, par un puritanisme exacerbé.
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    • 6 ans

  • Mais qu'est-ce qu'ils ont, les mecs, pour se croire supérieurs? C'est une chose que je n'ai jamais compris. Ils ont crée leurs dieux et leurs institutions avec cette espèce de complexe imbécile de supériorité qui serait risible s'il n'était pas horrible. Pourquoi est-ce que le mot "dieu" se représente toujours comme un mâle dans nos sous-conscients? Chez nous, les prêtresses sont interdites, donc les papesses et tous les dignitaires ecclésiastiques. Mais chez nous, heureusement, la religion n'a plus aucune importance réelle du point de vue social et personnel. Il y a encore des trucs contre les femmes, évidement: elles sont moins payées que les types pour un même boulot, elles souffrent la violence sexiste (69 femmes ont été tuées en Espagne cette année par leurs "gardiens"), etc. Ah, non, vraiment, la supériorité masculine est un mensonge absolument négatif qu'il faut d'une bonne fois pour toutes extirper. J'ai donné des cours dans trois universités espagnoles, pendant plus de 40 ans, Salamanca, Sevilla et Cadiz. Le 60% des meilleurs curriculums sont TOUJOURS féminins. Et s'il y avait plus de femmes en politique, le monde ne serait pas aussi enmerdant. Les femmes qui triomphent aujourd’hui imitent les mâles et elles sont meilleures à l'imitation que les hommes. A quand des politiciens qui déploient leurs personnalités féminines ou, au moins, l'imitent passablement bien?
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    • 6 ans
    • Modifié

  • Délicieux

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