La dame en bleu
Ifrane, ce n’est pas seulement une petite ville comme tant d’autres. C’est un passé, une durée, un récit, chargé d’émotions, d’impressions gravées sur leur corps et leur cœur. C’est une présence, une enfance renouvelée ; toujours d’actualité. La ville des vacances, des loisirs et de la gaité où on redevient soi-même, où on se retrouve dans son agréable inutilité.
Il y retourne avec sa femme deux fois par ans. En été et en hiver .Ville montagne. Ville prairie. Verte ou blanche selon les saisons, mais toujours offerte.
Il décide avec sa femme de passer quelques jours. Un week-end prolongé, dans le beau froid de cet hiver.
La cité les accueille avec sa robe blanche, immaculée. Une splendeur dans son surgissement. Elle étale ses draperies tendrement enveloppantes, et se donne dans toute sa grandeur sublime. Les arbres prennent ce bel aspect fantomatique .Apparitions glacées en bandes. Une sérénité immobile. Tout est figé comme pour l’éternité. Un grand silence congelé. Les arbres squelettiques se couvrent de neige jusqu’à leurs moindres brindilles. Les autres, ceux qui ont gardé leurs feuilles, semblent s’excuser de leur surplus de beauté.
Le couple est halluciné par cette gloire enchanteresse, par tant de charme. La ville les a possédés, obsédés, dès le premier abord. Leurs yeux tous nouveaux semblent avoir du mal à enlacer cette douce émergence, cet éclat d’éternité. Ils ne disent rien. Un silence en écho au ravissement environnant.
Ils roulent jusqu’à l’hôtel.
Comment une ville familière arrive-t-elle à les éblouir chaque fois, et d’une manière neuve par sa grâce en blanc ?
Elle habite en eux. Pourtant ils ne la pratiquent pas de la même façon. Pas les mêmes souvenirs. Pas les mêmes rapports à la terre, aux cieux et aux arbres. Lui, il s’y promène en voiture, fréquente plutôt les cafés. Elle, elle a l’impression que si elle ne foule pas le sol de ses pieds, elle n’entre pas en contact direct avec la cité. Elle marche, marche. Dans la forêt. Dans la prairie. Le long de la rivière .Elle grimpe, grimpe derrière la cascade. Elle est persuadée que quand on s’abandonne un certain temps entre les arbres, ils finissent par nous communiquer leur sève, leurs énergies chtonienne et céleste.
Ils passent leurs journées chacun de son côté ; et se retrouvent en début de soirée à l’hôtel. Un arrangement qui satisfait les deux parties .Et là, ils communient leur communion .Tout nouveau l’un pour l’autre. Heureux de rencontrer dans l’autre sa propre extase, sa tendresse rechargée, une affection à redonner, un abandon.
Il prend la voiture et se dirige vers une piste de ski. Il aime cette animation. On se heurte, on se bouscule, on tombe et on se relève. Des amateurs. Des apprentis skieurs. Leur belle maladresse le divertit. Il regarde avec un sourire amusé.
Et soudain, il l’aperçoit. Il la voit. Elle le subjugue, le fascine .Il ne peut plus discerner autre chose. Le temps bascule. Le monde chavire .Il n’existe plus qu’eux deux. Elle dans ses yeux. Et le reste s’évanouit. Une femme ou un ange. En bleu clair raffiné. Un manteau qui épouse ses formes. Svelte, élancée, majestueuse. Et ce beau port de tête .Elle se ballade avec ses skis sur la piste avec une aisance puérile, contente d’elle-même, faisant des tours et des détours. Toute entière dans ce qu’elle fait, absorbée par son univers, comme aspirée vers les hauteurs. Elle saisit le monde. Volupté dans ses voltiges. Sérénité dans ses gestes. Une vraie danse aérienne, entre neige et neige. Danse ouverte, embrassant l’univers. Vertige sans vertige.
Sans s’en rendre compte, il fait quelques pas vers elle, comme pour attraper un oiseau. Et se retrouve les pieds en l’air. Il a gêné un skieur qui l’a heurté. Il se relève et ne retrouve plus le même monde. Elle n’est plus là. Volatilisée .Vers quel ciel ? Par quel souffle ? Vers quel paradis ?
Il la cherche de tous les yeux de son corps. Un manteau bleu s’est envolé. Un espoir toujours renaissant rallume en lui une étincelle qui le guide dans sa quête vers son l’infini.
La piste se vide.
Il retrouve sa femme, bavardant avec des amis rencontrés à l’hôtel. Il l’avait oubliée. Elle se lève, ahurie par son aspect, son attitude hagarde. Elle passe une main tendre et consolatrice sur son dos et sourit comme pour solliciter un sourire en retour, comme pour voir à nouveau ce visage illuminé .Elle l’attire vers elle, sent une résistance et recule.
La soirée passe sans paroles. Un silence qui tombe entre deux êtres qui s’aiment sonne le glas de leur communion ; reste plus que la traine de leur affection. Résidus appelé à se dissoudre et à les dissoudre.
Le lendemain, elle prévoit une nouvelle rencontre avec sa cascade. La fameuse cascade d’Ifran. L’attraction des grands et des petits. A moitié congelée par le froid, mais toujours resplendissante. Elle s’y rend avec ses nouveaux amis. Lui, il reprend la route de la piste. Un espoir renait en lui. Il va retrouver sa skieuse en bleu. Il va essayer de voir son visage, malgré la fourrure de sa capuche. Peut-être même va-t-il l’aborder, et lui demander d’enlever ses grosses lunettes noires. Il se sent tous les courages du monde. Il se met à siffloter. Belles perspectives !! Son imagination vagabonde, vagabonde.. jusqu’au rêve, jusqu’au délire.
La piste, elle, est sur terre. Et pour lui comme vide, car pas de manteau bleu.
Il lui reste encore un jour de congé. Demain. Ce sera demain .Car ça ne peut pas ne pas être.
Le dernier jour, sa femme rend visite à leur ancien chalet. Le chalet de son père, de son enfance,de ses souvenirs. En pleine forêt. Le chalet des arbres et des fées, aux fenêtres lumineuses. Après elle fera un tour à la prairie. La grande immensité blanche, où elle avait tant gambadé avec ses cousines et ses amies.la Prairie des jeux, pour grands et petits. Des retrouvailles.
Lui, il repart vers sa chimère. Et la déception est totale, entière. Il ne reverra plus jamais cette noblesse hallucinante. Cette aisance éolienne. Peut-être en rêve. Certainement en rêve .Un fantasme est né .En lui s’installe une hantise, une obsession. Un spectre. Et il ne l’abandonnera jamais.
Accablé, les yeux caverneux, cernés, il reprend le chemin du retour à côté de sa femme dans la voiture. Une étrangère. Encombrante, bien que gardant ses distances et respectant son silence, sa morosité et son profond malaise. Si elle pouvait se jeter par la fenêtre. Il désire tant être seul. Comme si la présence de sa femme empêchait l’autre d’être là, entravait ses pensées, les détournait de son idée fixe, gênait l’incarnation de cette vision, de cette attitude, de cette altitude, de cette silhouette, cette élégance, cette danse aspirante.
Arrivée à la maison. Le retour au quotidien, au familier, à la routine, n’arrange rien. Il reste absorbé dans un monde qu’il s’est construit, un monde où trône la dame en bleu par la force de son absence.
Sa femme ne sait quoi faire .Elle sent son éloignement, sa disparition, sa dilution. Cela lui broie le cœur. Elle aime cet homme. Son esprit. Sa manière d’être à la vie. Sa manière de la prendre sans la posséder, de la faire fantasmer, d’enchanter ses rêves. Sa manière d’enrober son intimité. Sa manière de jouer avec les mots, de tout renverser, de révéler l’absurdité des choses en quelques phrases.
Elle se dit que c’est passager. Elle ne veut pas renoncer. Un moment difficile à traverser, traverser, traverser. Elle s’accroche à ce mot en le répétant. Etre sur l’autre rive. Celle d’antan. La leur.
Dix jours après le voyage. Les valises ne sont pas défaites. Aucun des deux n’a le courage de le faire. L’ambiance est lourde. Les silences pesants. Les regards ne se croisent plus. Pénible quand on partage la même cuisine.
Un dimanche, elle se secoue .Décide de récupérer son énergie. Ne serait-ce que pour donner l’exemple. Elle entreprend de défaire les valises. Les choses se remettront en place…
Ranger, ranger, ça pourrait arranger. Ça lui occupe l’esprit.
Son mari la rejoint dans le dressing. Avait-il besoin d’une cravate, d’une chemise propre ? Tout d’un coup elle le voit transformé, métamorphosé. A-t-il vu le diable ? Les yeux sortant de leurs orbites. Les cheveux hérissés. Les mains tendues on ne sait vers quoi. La bouche grand ’ouverte. Une expression bizarre. Eveillée lucide ou hallucinée absente. Un mélange d’émotions, de sensations. Il fixe le manteau bleu qu’elle étale pour l’accrocher à son cintre. Sa tête, à lui, est traversée par un ouragan, un fleuve tumultueux. Les pensées se bousculent dans son esprit.
Il la regarde, la regarde. Lui pose quelques questions. Le manteau qu’elle est en train de déplier. Le ski. Il La scrute comme un être nouveau. Comme sortant de lui-même, comme naissant de ses propres entrailles.
La femme en bleu était donc sa femme. Sa propre épouse. Celle qui partage sa vie quotidienne. Toujours à sa portée, jusqu’à ne plus la voir, jusqu’à digérer son mystère. Toujours disponible, toujours accessible, mais jusqu’où ? se demande-t-il.
Une douleur le tenaille. Il ne sait s’il doit rire ou pleurer.
Naima Benabdelali
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